TROISIÈME PARTIE
ailes. J’en ai indiqué plus haut la position. Les pattes sont formées de trois parties articulées entre elles : la hanche, la cuisse et la jambe ; plus une sorte de doigt appelé tarse, qui se termine ordinairement par deux crochets. Les ailes, habituellement au nombre de quatre, comme chez les névroptères, les hyménoptères, etc., — quelquefois de deux seulement, comme chez les diptères, se composent d’une double membrane, soutenue à l’intérieur par des nervures longitudinales ou ramifiées. Elles sont tantôt minces et transparentes, comme chez les hyménoptères, les névroptères, les diptères; tantôt recouvertes, comme chez les lépidoptères, d’une poussière colorée. Dans beaucoup d’espèces à quatre ailes, les supérieures sont opaques et dures, et servent d’étui, de couverture aux deux autres (coléoptères). Ces ailes-étuis sont appelées élytres lorsqu’elles sont entièrement transformées, et hémilytres lorsque la partie supérieure seule est dure et opaque, et que la partie inférieure est restée molle et transparente. Chez les diptères, qui n’ont qu’une seule paire d’ailes, la paire absente est représentée par deux filets mobiles insérés sur le métathorax, et qu’on nomme balanciers.
La particularité, sans contredit, la plus curieuse de l’organisation des insectes, ce sont les changements, disons mieux, les révolutions qu’elle subit à trois reprises, chez la plupart d’entre eux. On peut dire que, dans le court espace de temps qui leur est accordé, — deux à trois ans pour les plus favorisés, — ils naissent et meurent deux fois. Entre la naissance proprement dite et les deux morts, l’une temporaire, l’autre définitive, auxquelles la nature les condamne, ils ont deux vies bien differentes : l’une obscure, triste, pénible, toute de labeur; l’autre active aussi, mais gaie, joyeuse et facile. Entre les deux ils dorment; ils se rendent spontanément à la nature, qui recommence en eux son travail, les refait, les métamorphose.
Dans l’œuf ce n’est pas encore la vie. L’animal sort de cette première enveloppe à l’état de larve, de ver, de chenille. Il rampe alors ou marche péniblement. Beaucoup , comme s’ils avaient conscience de leur laideur et de leur impuissance, se cachent, s’abritent sous la terre, se creusent des demeures inaccessibles, et vivent de racines, comme des anachorètes. D’autres se construisent des nids qu’ils ne quittent que la nuit pour aller chercher leur nourriture : grave affaire, car leur estomac a de terribles exigences. Leur voracité les rend incommodes et malfaisants, en même temps que la mollesse de leur tissu et l’absence d’armes offensives ou défensives les livre à la merci de leurs ennemis. Bref, beaucoup de peines et de dangers , et point de jouissances : ainsi peut se résumer cette première phase de leur existence, qu’ils doivent voir s’achever, j’imagine, sans de bien vifs regrets.
Le moment venu, la larve, avec sa propre substance habilement filée, tissée et feutrée, se refait un second œuf: le cocon n’est pas autre chose. Une fois enfermée dans cette prison, elle devient inerte, ou peut-être s’absorbe-t-elle tout entière dans le pénible travail de la métamorphose. Dans la nymphe on ne reconnaît plus guère l’animal antérieur; encore moins devine-t-on l’animal futur : elle semble ratatinée, desséchée, momifiée. Mais un beau matin l’enveloppe se déchire et livre passage à un insecte vivace, fringant, luisant, aux vives couleurs, aux reflets chatoyants, aux pattes agiles, aux ailes légères et diaprées. Le « fils de la nuit », le
nourrisson de la terre est devenu citoyen de l’air et favori de la lumière; il prend son vol, s’en va danser en bourdonnant dans un rayon de soleil, folâtrer dans les herbes et le feuillage et butiner parmi les fleurs. Il semble avoir hâte de jouir de la vie : non sans raison; car cette dernière période, qui est la meilleure, est aussi la plus courte; les jours pour lui, pour quelques-uns les heures, sont des années. Les insectes ne se reproduisent que lorsqu’ils sont à l’état parfait. Ils ne vieillissent pas en ménage, et n’ont pas la force d’élever leurs enfants. Le mâle ne s’en occupe point. Tout le soin incombe à la femelle. Celle-ci meurt peu de temps après la ponte, mais non sans avoir fait de son mieux pour assurer l’avenir de sa progéniture, en déposant ses œufs dans un lieu sûr, et tel que, aussitôt écloses, les larves y trouvent sans se déranger leur première pâture. A cet effet, la nature donne aux femelles de plusieurs espèces un outil propre à creuser les corps dans lesquels elles veulent introduire leurs œufs. Cet outil est une scie ou une tarière, avec laquelle elles piquent les tissus les plus serrés et les plus durs. C’est grâce à cette prévoyance des femelles que les arbres, les bois, les meubles, la viande , le fromage sont si rapidement envahis par les larves , et que se forment sur les feuilles de certains arbres les excroissances morbides appelées galles ou noix de galle.
Tous les insectes n’ont pas les honneurs des métamorphoses. Il en est qui vivent et meurent tels qu’ils sont sortis de l’œuf; ceux-là n’ont jamais d’ailes : ce sont les parias, les insectes de la caste immonde. D’autres, ceux de la caste moyenne, n’ont que des demi -métamorphoses. Ils naissent sous la forme de nymphes aptères; mais plus tard les ailes leur poussent, et ils acquièrent droit de cité dans la république aérienne. Enfin les insectes à métamorphoses complètes sont les nobles, les patriciens, les chevaliers de cette république; ils sont supérieurs à tous les autres par la force, le courage ou la beauté. Les entomologistes, qui aiment à parler grec, appellent les premiers ametabola , les seconds hemimetabola , et les troisièmes metabola.
C’est à l’état de larves qu’en général les insectes à métamorphoses complètes vivent le 'plus longtemps : avant de vivre à l’état parfait ses quelques semaines de printemps, le hanneton a vécu sous terre pendant deux à trois ans à l’état de ver blanc. L’éphémère subit, lui aussi, une longue épreuve de deux années avant d’obtenir, comme par grâce, quelques heures de vie aérienne. Singulière destinée, au rebours de toutes les autres, et qui parait, au premier abord, bien sévère, bien dure. Mais, en y réfléchissant, on reconnaît que le sort des insectes est plutôt digne d’envie que de pitié. Les animaux supérieurs, — qu’on me passe cette comparaison un peu vulgaire, — « mangent leur pain blanc le premier. » A mesure qu’ils approchent de leur fin, leur vie devient plus triste, plus difficile, plus douloureuse. L’homme même est soumis à cette loi. L’insecte y échappe : il meurt dans la plénitude de ses facultés, au milieu de l’épanouissement de sa nature : il est né vieux, il meurt jeune.