MOUCHES ET MOUCHERONS
« Je ne m’étonne pas, dit Michelet, si notre grand initiateur au monde des insectes, Swammerdam, au moment où le microscope lui permit de l’entrevoir, recula épouvanté.
« Leur nom, c’est l’infini vivant1. »
Il n’est pas besoin de microscope pour entrevoir l’infinie multitude de ces êtres prodigieusement vivaces et féconds, suppléant à leur petitesse par le nombre, à leur faiblesse par leur activité, à la brièveté de leur vie par leur puissance incroyable de reproduction : exemple frappant de cette loi de proportionnalité inverse et de compensation qui se retrouve partout dans la nature. Regardons seulement autour de nous. La plèbe innombrable des mouches et des moucherons, ces tout petits qui pourtant sont encore visibles, va nous révéler les mystères du monde invisible, de l’infini microscopique.
Que sont les grands mammifères, l’homme même, si fiers de leur taille, de leur force, de leurs quelques années de vie, mais limités dans leur reproduction, exposés à tant de causes de destruction, ayant tant à redouter, et singulièrement ce qu’ils ne peuvent voir ou saisir, — que sont-ils auprès de ces insectes? que peuvent-ils sur eux ou contre eux? Hélas! rien, absolument rien. On sait la fable de la Fontaine, le Lion et le Moucheron. Est- ce bien une fable? Je ne sais trop. Qu’un insecte imperceptible vienne à bout d’un lion, cela n’a rien d’ étonnant. Que sera-ce donc si ces insectes se nomment légion, et légion de légions?...
Nous pouvons, nous autres privilégiés des zones froides ou tempérées, mépriser les insectes, comme le citadin tranquille en sa maison brave l’ennemi lointain que d’autres vont combattre et refouler. Mais les habitants des contrées méridionales ne les méprisent ni ne les bravent. Les combattre, ils ne songent même pas à l’essayer. A grand’peine ils tâchent de les éviter, de les éloigner, et ils n’y réussissent que fort mal.
1 L'Insecte, Introduction. — 1 vol. in-18. Paris, 1858.
La petite mouche domestique, inoffensive dans nos villes, mais très importune dans les campagnes, au rez-de-chaussée des maisons, peut devenir dans les pays chauds un véritable fléau. Les officiers anglais qui, en 1857, soutinrent dans la résidence de Lacknau un siège si long et si tragique contre les cipahis révoltés, ont raconté que parmi les souffrances auxquelles ils furent en proie, l’obsession des mouches fut une des plus intolérables.
« En moyenne, dit E.-D. Forgues dans sa Révolte des Cipayes ', l’ennemi tuait de trois à cinq hommes par jour. La nuit, pour garder tous les postes, il ne fallait pas moins de trois cents hommes. Il fallait, en outre, des corvées nombreuses pour le service des mines et contre-mines. Le manque de sommeil, l’humidité des tranchées, l’infection de l’air, tout conspirait pour que la dysenterie, la fièvre, la petite vérole, le choléra vinssent ajouter leurs ravages à ceux de la guerre.
« Au milieu de ces terribles fléaux, croira-t-on qu’un des plus ressentis fut le nombre immense de mouches attirées sur ce point, où la chaleur et les pluies intermittentes mettaient tant de substances animales en état de putréfaction? Pas un des annalistes du siège qui ne rappelle cette plaie d’Égypte, et cela dans des termes encore empreints de la colère nerveuse que cause l’attaque réitérée de ces odieux insectes : « Le sol en était noir, nos tables en étaient couvertes, s’écrie l’un a d’eux. Elles nous ôtaient notre sommeil du jour; elles nous empêchaient de « manger... Quand j’avalais ma misérable dall rôtie (soupe au bouillon de lentilles « avec des tranches de pain sans levain) , ces maudites bêtes se jetaient par « escouades dans ma bouche à peine ouverte, et de là retombaient pêle-mêle « dans mon assiette, où elles flottaient, poivre improvisé, puis... mais je m’arrête « avant de me laisser aller à quelque impertinence. »
Les cousins, que nous voyons parfois le soir, en été, venir se brûler à nos bougies, et dont nous ne laissons pas de craindre les attaques, peu redoutables pourtant, les cousins, dans le midi de l’Europe, s’appellent moustiques, et sous les tropiques, maringouins. Demandez aux voyageurs ce qu’ils en pensent. Ces moucherons sont pour eux plus redoutables que les lions, les tigres et les reptiles. On ne peut voyager, sortir sans en être assailli ; ils vous criblent la peau de leurs piqûres, qui causent des démangeaisons insupportables, font enfler la face, donnent la fièvre et le délire. La nuit, on ne peut reposer qu’à la condition de s’enfermer hermétiquement dans ces cages de gaze ou de mousseline qu’on nomme des moustiquaires.
Cependant quelques espèces deviennent pour l’homme des alliés, en s’attaquant de préférence aux insectes, aux chenilles dont la chair grasse et molle leur convient à merveille pour abriter leurs œufs et nourrir leurs larves. Ces espèces sont comprises dans la famille des pupivores (hyménoptères), dont la tribu la plus remarquable est celle des ichneumons, ainsi nommés parce qu’ils détruisent les chenilles, comme le quadrupède carnassier du même nom détruit, dit-on, les jeunes crocodiles.
Les ichneumons (insectes), appelés aussi mouches vibrantes, à cause du mouve-
1 Paris, ISO 1 . Un volume in-18.