TROISIÈME PARTIE
Les dissensions, les guerres civiles qui de temps à autre viennent troubler la république prennent naissance à l’occasion des migrations ou essaimages nécessités par l’accroissement de la population et par la pluralité des reines. « Quand les essaims ont pris l’essor, dit Delille dans ses Remarques sur le IVe lime des Géorgiques, il se trouve souvent plusieurs reines, et dans la ruche-mère qu’ils viennent de quitter, et dans la nouvelle où ils commencent à s’établir; alors le désordre se met parmi les abeilles. Les ouvrages sont interrompus, et la paix et l’activité ne reviennent que lorsque les causes du trouble ont cessé, et que toutes les reines surnuméraires ont été mises à mort. On ignore si c’est la reine même qui se charge de cette barbare exécution ', ou si ce sont ses sujets qui, s’écartant pour cette fois de leur amour inviolable pour leurs chefs, les sacrifient au repos de l’État. Ce qu’il y a de certain, c’est, que le combat ne se livre que dans l’intérieur de la ville, et que tout le carnage se borne à peu près à celui des reines surnuméraires. Ainsi la pompeuse description de ces armées commandées par leurs rois et de cette bataille sanglante qui se livre dans les champs de l’air est de l’imagination du poète, qui, en cherchant à flatter les objets, a manqué la ressemblance. »
Le contrat social des abeilles est perpétuel. Leur union, une fois formée, se conserve inviolablement de génération en génération. Mais il est, dans la même famille, des espèces qui ne s’associent que pour une année. Tels sont ces gros insectes aux ailes brillantes, aux formes trapues, à la peau veloutée, auxquels le ronflement grave qui accompagne leur vol a fait donner le nom de bourdons (bombas). Beaucoup de personnes regardent à tort ces hyménoptères comme des fainéants qui ne savent que bourdonner. Ce sont d’excellents travailleurs. Malgré leur apparence redoutable et quoique armés d’un aiguillon solide et bien affdé, ils sont tout à fait inoffensifs. On peut bouleverser leur nid sans qu’ils se fâchent. Béaumur l’a fait cent fois impunément. Lorsqu’on cesse de les inquiéter, ils s’occupent activement de réparer le dégât; les mâles eux-mêmes prennent part à la besogne avec les neutres et les femelles. Chez eux, point d’oisifs, point de privilégiés, point de rivalités non plus, ni de massacres. Les femelles vivent en bonne intelligence, et les mâles jouissent des mêmes droits et de la même sécurité que les neutres, comme ils remplissent les mêmes devoirs. N’ayant qu’une année à vivre, ces honnêtes insectes prennent le sage parti de la passer tranquillement et fraternellement, sans faire de mal à personne. Si l’on veut une république modèle, c’est parmi les bourdons qu’il la faut chercher; c’est sur le seuil de leur humble demeure qu’on pourrait inscrire la devise : Liberté, Égalité, Fraternité. Ils ne fabriquent qu’une petite quantité de miel ; mais ce miel n’est pas à dédaigner, pourvu toutefois qu’il n’ait pas été butiné sur des plantes vénéneuses : car ses propriétés sont celles des plantes qui l’ont fourni. On en peut dire autant, du reste, de celui des abeilles et de celui des guêpes, qui peut aussi devenir, dans certains cas, un poison dangereux 1 2.
1 II parait établi aujourd’hui que c’est bien elle, ainsi que je l’ai dit ci-dessus.
2 Voir à ce sujet la Zoologie médicale de Paul Gervais et Van Beneden.
LE MONDE AERIEN
Les guêpes forment, clans la tribu des aiguillonnés, une famille à part, caractérisée surtout par la disposition des ailes, qui sont pliées longitudinalement pendant le repos. L’instinct social, le goût du travail et de l’ordre ne sont pas moins développés chez les guêpes que chez les abeilles; leur caractère est plus ombrageux, plus irritable; leur piqûre est aussi plus douloureuse. Je ne sais si l’on a jamais essayé de les réduire en domesticité; en tout cas, je doute fort qu’on y puisse réus-
sir. Très promptes à jouer de l’aiguillon contre tout étranger suspect d’intentions hostiles, elles se rapprochent cependant beaucoup plus des bourdons que des abeilles par leurs mœurs publiques. Dans leur cité, point de ces lois sanguinaires qui souillent les ruches des abeilles. On ne demande aux femelles d’autre service que de perpétuer l’espèce. Les mâles ne sortent pas du guêpier, mais ils s’occupent dans l’intérieur à nettoyer les appartements, à enlever les cadavres des guêpes qui meurent, en un mot, à « faire le ménage ». Aussi les laisse -t- on vivre en paix le peu de temps que la nature leur accorde. Ils ne survivent guère à la fécondation. Les neutres meurent aux premiers froids; les femelles seules restent, et passent l’hiver engourdies dans les fissures des murailles ou dans les creux des arbres. Les affaires extérieures et les travaux publics incombent aux neutres. Ce sont elles qui recueillent et nourrissent les larves, qui vont butiner dans les champs, qui con-