TROISIÈME PARTIE
et les femelles seuls ont des ailes. Je ne parle point des autres différences d’organisation. Sous le rapport des instincts et du savoir-faire , la supériorité est incontestablement, je le répète, du côté des fourmis. Plusieurs espèces ne sont pas seulement maçonnes, charpentières , guerrières; ce sont encore des peuples pasteurs et dominateurs : elles ont des bestiaux et des esclaves. Les bestiaux, ce sont les pucerons; les esclaves, ce sont, chose singulière, — d’autres fourmis plus noires que les maîtres : des fourmis - nègres !
Linné appelait les pucerons les vaches à lait des fourmis. L’expression est exacte. Les pucerons sécrètent un liquide sucré dont les fourmis sont très friandes. Cellesci, pour être sûres de n’en pas manquer, entraînent, gardent et nourrissent avec soin dans leurs fourmilières des pucerons destinés à leur fournir quotidiennement leur nectar favori. Les fourmis ronges enlèvent de vive force les larves et les nymphes des fourmis noires - cendrées , les font éclore et les emploient aux travaux de la fourmilière. Je dois ajouter qu’elles les traitent avec beaucoup de douceur, et que les noires -cendrées n’ont jamais la moindre velléité de se soustraire par la révolte à une condition parfaitement conforme à leurs instincts. Elles témoignent, au contraire, à leurs maîtres un dévouement inaltérable, et se considèrent comme citoyennes de la république.
Dans les climats tempérés, les fourmis sont inoffensives, tout au plus incommodes; mais dans les pays chauds elles deviennent une puissance redoutable avec laquelle il faut compter. « Elles sont, dans ces contrées, dit Michelet, reines et tyrans de tous les autres êtres. Les carabes exterminateurs, les nécrophores ensevelisseurs, qui chez nous jouent, comme insectes, le rôle de l’aigle et du vautour, osent à peine paraître dans les latitudes brûlantes où dominent les fourmis. Toute chose qui gît à terre est à l’instant dévorée par elles. Lund*( Mémoire sur les fourmis) dit qu’il eut à peine le temps de ramasser un oiseau qu’il venait de voir tomber : les fourmis y étaient déjà, et s’en emparaient. La police de salubrité est faite par elles avec une énergique et implacable exactitude.
« Ces grosses fourmis du Midi, bien plus âpres que les nôtres, se sentant dames et maîtresses, craintes de tous, ne. craignant personne, vont devant elles imperturbablement, sans se détourner pour aucun obstacle. Qu’une maison soit sur leur passage, elles entrent, et tout ce qui est vivant, même les énormes, venimeuses et redoutables araignées, même de petits mammifères, tout est dévoré. Les hommes leur quittent la place. Mais si l’on ne peut pas quitter, l’invasion est fort à craindre.
« Linné appelle les termites le fléau des deux Indes ; et l’on pourrait également donner ce nom aux fourmis, si l’on ne considérait que le dégât qu’elles causent dans les travaux et les cultures de l’homme. En quelques heures, elles dépouillent un grand oranger, le déménagent entièrement de toutes ses feuilles. Elles ravagent en une nuit un champ de coton, de manioc ou de cannes à sucre. Voilà leurs crimes. Leurs vertus, c’est de détruire encore mieux tout ce qui nuirait à l’homme, comme insecte ou chose insalubre. Bref, sans elle, on ne pourrait habiter certains pays.
« Pour les nôtres, en conscience, je ne crois pas qu’elles fassent le moindre
LE MONDE AERIEN
mal à l’homme, ni aux végétaux qu’il cultive. Loin de là, elles le délivrent d’une infinité de petits insectes. Je les ai vues souvent en longue file emportant chacune à la bouche une toute petite chenille qu’elles portaient précieusement au gardemanger de la république. Ce tableau les eût fait bénir de tout honnête agriculteur. »