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LES PAPILLONS

Michelet raconte, dans son livre de l'Insecte, que le peintre Gros chassa un joui' de son atelier, avec défense d’y jamais reparaître, un de ses élèves qui s’était présenté devant lui ayant un papillon encore vivant piqué à son chapeau. Michelet loue hautement cet acte de rigueur qui, pour un papillon mis à mort, compromettait l’avenir d’un jeune homme. Il vante à ce propos la « vive sensibilité du grand artiste », sa « religion de la beauté ». J’avoue, quant à moi, que la sensibilité me paraît ici grandement exagérée, et que la « religion de la beauté », ainsi entendue, frise de bien près le fanatisme. Ce n’est pas moi, certes, qui chercherai jamais à excuser la cruauté envers les animaux. La cruauté est toujours odieuse. Rien ne nous autorise à ôter inutilement, arbitrairement la vie aux êtres qui nous sont inférieurs. El quant à les torturer, quant à se faire un jeu de leurs souffrances et de leur agonie, c’est la marque d’un naturel ingrat, méchant et pervers. C’est, de plus, une lâcheté. Même envers les animaux qui sont ses ennemis, et à l’égard desquels il peut se considérer comme exerçant le droit de légitime défense, l’homme n’est point dispensé de rester digne, juste et miséricordieux.

Il ne faut pourtant pas pousser les scrupules à l’excès, sous peine de tomber dans les ridicules et dégradantes superstitions de ces fakirs hindous, qui croient commettre un crime en écrasant une mouche, et se laissent ronger par les parasites plutôt que d’attenter à la vie de ces animaux. N’oublions pas non plus qu’à mesure qu’on descend l’échelle zoologique, la vie, pour ainsi dire, se décentralise, se réduit de plus en plus aux fonctions végétatives et mécaniques; le système nerveux se simplifie et s’amoindrit, et avec lui les facultés sensitives. Des lésions qui seraient graves, douloureuses, mortelles pour un mammifère ou un oiseau, deviennent tout à fait insignifiantes chez un articulé : l’animal ne s’en aperçoit même pas et n’en continue pas moins de se bien porter, de pourvoir à ses besoins, de suivre ses habitudes, comme si de rien n’était. Je me souviens de m’être livré une fois, il y a quelques années, à des expériences assez significatives sur une puce.

LE MONDE AERIEN

Après l’avoir noyée et dénoyée plusieurs fois, je m’avisai de lui arracher les pattes, et je la posai sur ma main. L’animal, incontinent, se mit à me piquer et à me sucer du meilleur appétit.

Il y a mieux : l’empalement des insectes, tel que le pratiquent les collectionneurs, peut être un moyen de prolonger leur vie : j’entends la vie des insectes. L’entomologiste Ledoux alla un jour trouver un de ses confrères, le docteur Le Maout. Il tenait à la main une boite dans laquelle se trouvait un coléoptère de la famille des carnassiers, le culosoma anropunctatum. Cet animal avait le corps traversé par une fine épingle solidement fichée dans un morceau de liège. <t Je le garde ainsi depuis un an, dit Ledoux, et il se porte mieux que moi; car j’ai un cancer à l’estomac qui ne me laisse pas six mois de vie. » II ne disait que trop vrai: six mois plus tard, il expirait, léguant son calosome à Le Maout, qui continua de le nourrir avec des chenilles sans poils et des intestins de poulet, selon la prescription du testateur. L’animal vécut encore quatre mois ainsi, et il mourut par accident! « Un jour qu’il dévorait sa pâture ordinaire, dit Le Maout, je voulus la lui arracher, et l’effort qu’il fit pour la retenir lui tirailla violemment le cou. Le lendemain, je le trouvai mort. Ainsi ce coléoptère, qui devait mourir quelques jours après la ponte de ses œufs (laquelle suit de très près sa dernière métamorphose) , fut conservé vivant pendant près de deux ans parce qu’il n’avait pas accompli sa destinée 1 . »

Les papillons sont dans le même cas que les coléoptères. Après leur dernière métamorphose, la nature ne leur accorde que juste le temps de se reproduire. Le mâle survit très peu à la fécondation, et la femelle meurt presque aussitôt après la ponte. Donc en tuant un papillon on ne lui fait tort que de quelques jours, peut-être de quelques heures de vie, et cette mort violente n’est pas pour lui plus douloureuse que sa mort naturelle. On m’objectera que celui qui le tue avant qu’il se soit reproduit anéantit ainsi non seulement l’animal lui-même, mais toute sa postérité. Il est vrai, mais ce n’est pas là un mal : au contraire. Les papillons sont de charmants insectes, admirables par la forme élégante et les vives couleurs de leurs ailes; ils sont un des ornements de nos campagnes et de nos jardins, et c’est justement qu’on les a appelés « des fleurs vivantes » ; car leur existence est bien innocente d’ailleurs : ils ne vivent que du suc de ces mêmes fleurs, dont ils semblent plutôt les amis que les parasites.

Tout cela est vrai ; mais avant d’entrer dans la chrysalide d’où il sort radieux et léger pour s’élancer dans les airs, le papillon a vécu d’une vie plus longue et beaucoup moins innocente : il a été chenille. Or les chenilles sont un des plus désastreux fléaux de l’agriculture. En France, l’administration est obligée de promulguer chaque année des édits prescrivant X échenillage des arbres; et cette opération ne réussit pas toujours à conjurer le mal. Chaque chenille qui échappe à la proscription devient un papillon, et un seul papillon peut reproduire des centaines de chenilles qui, l’année suivante, recommenceront à dévaster les bois, les champs et les vergers. Les unes mangent les fleurs et les bourgeons; d’autres, l’écorce,

1 Emin. Le Maout, le Jardin de.s Plantes. — 2 vol. grand iu-Sü. Paris, 1843. Sixième partie (tome II).

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