TROISIÈME PARTIE
conserve au moins un simulacre, une ébauche d’aile; ne fût-ce, selon l’expression de Michelet, que « comme un souvenir de la nature ». Nul besoin donc de s’arrêter à ces exceptions. L’oiseau n’en reste pas moins par excellence l’être aérien, de même que le poisson est le type parfait de l’être aquatique. Cette vérité devient plus évidente à mesure qu’on étudie avec plus d’attention, non seulement la structure de l’aile et de la plume, mais les caractères anatomiques et physiologiques de l’oiseau, son système respiratoire, ses muscles et jusqu’à son squelette.
On sait que les oiseaux sont des animaux vertébrés, à sang chaud. Leur circulation diffère peu de celle des mammifères; mais leur respiration et incomparablement plus active et plus étendue. C’est la fonction qui, chez eux, domine toutes les autres. Elle s’accomplit dans presque toutes les parties du corps. Les poumons , remarquables par leur volume, sont adhérents aux côtes, et les nombreux canaux qui les traversent communiquent avec des poches membraneuses appelées sacs aériens , qui tapissent la cavité thoracique et la masse intestinale. Ces sacs conduisent l’air aux clavicules, aux vertèbres du cou, à presque tous les os du tronc et des membres, et, qui plus est, aux plumes. Ainsi le corps de l’oiseau est une sorte de ballon qui peut se gonfler, s’imprégner d’air chaud dans toutes ses parties, et acquérir une légèreté spécifique extraordinaire. En outre, l’activité de la respiration communique à l’animal une vivacité, une énergie sans lesquelles il ne pourrait suffire à la dépense de force qu’exige le mouvement rapide et continuel de ses ailes. Enfin la combustion des principes carbonés et hydrogénés du sang par l’oxygène de l’air étant beaucoup plus considérable chez les oiseaux que chez les mammifères, leur température est aussi notablement plus élevée (quarantequatre degrés); ce qui a le double avantage de les rendre très peu sensibles au froid intense des hautes régions de l’atmosphère, et d’échauffer davantage, donc de rendre d’autant plus léger l’air qui envahit leurs tissus.
J’ai dit que les sacs aériens conduisaient l’air dans les os. Cette pneumaticité des os de l’oiseau est à mon sens le trait le plus admirable de leur organisation. Les os sont criblés de cellules et de canaux dans lesquels l’air circule avec une extrême facilité; il en est même, — l’humérus, le fémur et le tibia, — qui sont creux dans toute leur longueur. Un fait non moins remarquable, c’est que toutes ces cellules, toutes ces cavités communiquent entre elles, avec les sacs aériens et avec les poumons, de telle sorte, disent MM. Chenu, des Murs et Yerreaux, « qu’en poussant de l’air par un trou pratiqué artificiellement au fémur ou à l’humérus, par exemple, on peut aisément insuffler le corps entier, et que l’ouverture accidentelle d’une de ses parties suffit pour permettre à l’air chaud de s’échapper au dehors, et pour ôter à l’oiseau la faculté de voler. On peut voir aux galeries d’anatomie comparée du muséum le corps d’un cygne dont tous les sacs aériens ont été habilement insufflés par le docteur SappeyL »
1 Leçons élémentaires sur l’histoire naturelle des oiseaux , in-18. — Paris, 1862-64 ; 1. 1, 4e leçon.
LE MONDE AERIEN
On connaît le proverbe « léger comme une plume ». Les plumes sont, en effet, d’une extrême légèreté. Le tuyau creux qui en est la basse, et dans lequel l’air pénètre, comme dans les os, par le moyen des sacs aériens; la tige spongieuse garnie de barbes portant elles- mêmes des barbules ; celles-ci munies de chrochets qui maintiennent l’adhérence des barbes et en forment une lame homogène, résistante et imperméable : tout cet ensemble constitue à la fois pour l’oiseau un vêtement singulièrement propre à le garantir du froid, et, si j’ose ainsi dire, un admirable organe aérostatique. Les plumes varient d’ailleurs de dimensions, de forme et de contexture, non seulement selon les espèces, dont chacune est pourvue d’un plumage approprié à sa taille, à sa conformation, à son genre de vie, mais encore selon les parties du corps sur lesquelles elles se développent. Le plumage de l’autruche et celui du casoar ne ressemblent point au plumage de l’aigle ou du vautour, ni le plumage de la chouette à celui du plongeon ou du pingouin. Un grand nombre d’oiseaux, mais surtout les oiseaux aquatiques, ont la gorge, la poitrine et le ventre recouverts d’une espèce de petites plumes extrêmement ténues, flexibles et moelleuses, qu’on nomme duvet. Le duvet est sans contredit la meilleure de toutes les fourrures. Aussi la prévoyante nature l’a - t-elle fait entrer pour une forte proportion dans le plumage des oiseaux qui vivent en toute saison dans l’eau, et particulièrement dans l’eau glacée des régions polaires; elle a eu, de plus, la précaution de l’imprégner d’une matière grasse qui le rend tout à fait imperméable. L’homme civilisé ne pouvait manquer de s’approprier une matière aussi précieuse. Il l’emprunte aux oies, aux canards, aux cygnes, et ne se fait point scrupule de la leur arracher lorsqu’ils sont encore vivants, parce qu’elle est alors beaucoup moins sujette à la corruption et aux atteintes des vers.
Le duvet le plus fin , le plus moelleux et le plus recherché est celui d’un genre de canards que les ornithologistes désignent sous le nom latin d e. somateria , mais qu’on connaît généralement sous celui d ' eiders. Le duvet lui-même s’appelle édredon (de l’anglais eider doivn, duvet d’eider). Le genre eider comprend deux espèces : l’eider à tête grise ( som . spectabilis) et l’eider commun ( som . mollissima ). Elles sont toutes deux propres aux contrées boréales de l’ancien et du nouveau continent. L’eider commun est très répandu au Spitzberg, dans la Laponie, au Groenland, en Islande, à Terre-Neuve, dans le pays des Esquimaux, dans le haut Canada, etc. Le mâle de cette espèce est blanchâtre sur le corps et les ailes; sa queue et son ventre sont noirs, et il porte sur la tête une large tache également noire, qui simule assez bien une calotte. La femelle est d’un gris mélangé de brun. L’eider est de grande taille; sa grosseur est celle de l’oie. Il se plaît dans les endroits escarpés, au milieu des rochers baignés par la mer. C’est là qu’il fait son nid avec des fucus. La femelle tapisse ce nid de son duvet; lorsqu’on le lui prend, elle s’en arrache aussitôt de nouveau, pour préserver du froid ses œufs et sa progéniture.
Grâce à leur précieuse fourrure et à la supériorité que possède le duvet vivant