WILSON ET A U D U B O N
L’homme a dans le règne animal un ami, le chien; un allié, l’oiseau. Sans l’oiseau, que deviendrions-nous? Que pourraient contre les légions dévorantes de l’ennemi commun, l’insecte, nos engins, nos armes, nos ordonnances de police? Rien, rien du tout. L’insecte dévorerait nos moissons, nos fruits, nos hois, nos animaux domestiques, et nous ensuite. Sans doute, dans cette grande armée des oiseaux, qui combat pour nous continuellement, il y a des irréguliers, des baschiboujouks, des maraudeurs, des pillards, même des assassins. Plusieurs mangent les grains mûrs, d’autres les blés en herbe, d’autres les fruits; quelques-uns, les rapaces -diurnes, attaquent nos volailles; les plus grands parfois, faute de gibier, enlèvent çà et là un agneau, un chevreau. Mais encore en est- il, parmi les petits voleurs, qui ne font, en somme, que se payer modérément des services qu’ils nous rendent. Le gros de l’armée, l’immense majorité, nous sert fidèlement, sans nous rien demander, et ne vit qu’aux dépens de l’ennemi : non seulement de l’insecte, mais parfois aussi du reptile , du rongeur. Ceux qui nous sont le moins sympathiques, les rapaces vivant de chair morte, concurremment avec les hyènes, les chacals, et avec certains insectes sarcophages dont j’ai parlé plus haut, dévorent les cadavres, les charognes, font dans les forêts, dans les déserts, même dans les campagnes habitées, cultivées, et dans dévastés et populeuses cités, le service de la grande voirie.
On trouverait, en un mot, très peu d’oiseaux qui ne nous soient pas utiles à un titre quelconque. On en trouverait bien moins encore qui nous soient réellement nuisibles. A ces mérites, hélas! généralement méconnus et payés d’une barbare ingratitude, s’ajoutent chez l’oiseau la beauté des formes et celle des couleurs, réunies chez la plupart; la grâce et la vivacité des mouvements, la mélodie de la
voix, et, à défaut de facultés intellectuelles bien développées, d’admirables instincts, des mœurs, des industries curieuses.
Ne nous étonnons donc pas si l’ornithologie a eu ses enthousiastes, ses héros : un Wilson, un Audubon. Je ne puis résister au désir de ressusciter un instant ces deux morts trop peu connus ou trop oubliés, exemples admirables de ce que peut tenter et accomplir l’homme en qui brûle la noble passion de l’étude, l’amour de la nature.
Le premier, Alexandre Wilson, « pauvre tisserand de Glasgow, dit Michelet, dans son logis humide et sombre, rêvait la nature, l’infini des libres forêts, la vie ailée surtout. Son métier de cul-de-jatte, condamné à rester assis, lui donna l’amour extatique du vol et de la lumière. S’il ne prit pas des ailes, c’est que ce don sublime n’est encore en ce monde que le rêve et l’espoir de l’autre...
« Il avait essayé d’abord de satisfaire son goût pour les oiseaux en compulsant des livres de gravures qui semblent les représenter. Lourdes et gauches caricatures qui donnent une idée ridicule de la forme, et du mouvement, rien; or qu’est- ce que l’oiseau, hors la grâce et le mouvement? 11 n’y tint pas. Il prit un parti décisif : ce fut de quitter tout, son métier, son pays. Nouveau Robinson Crusoé, par un naufrage volontaire, il voulait s’exiler aux solitudes d’Amérique; là, voir lui même, observer, décrire, peindre. Il se souvint alors d’une chose : c’est qu’il ne savait ni dessiner, ni peindre, ni écrire. Voilà cet homme fort, patient, et que rien ne pouvait rebuter, qui apprend à écrire, très bien, très vite. Bon écrivain, artiste infiniment exact, main fine et sûre, il parut, sous sa mère et maîtresse la nature, moins apprendre que se souvenir.
« Armé ainsi, il se lance au désert, dans les forêts, aux savanes malsaines, ami des buffles et convive des ours, mangeant les fruits sauvages, splendidement couvert de la tente du ciel. Oû il a la chance de voir un oiseau rare, il reste, il campe, il est chez lui. Qui le presse, en effet? II n’a pas de maison qui le rappelle, ni femme ni enfant qui l’attendent. Il a une famille, c’est vrai; mais la grande famille qu’il observe et décrit. Des amis, il en a : ceux qui n’ont pas encore la défiance de l’homme, et qui viennent percher à son arbre et causer avec lui.
« Et vous avez raison, oiseaux, vous avez là un très solide ami, qui vous en fera bien d’autres, qui vous fera comprendre, ayant été oiseau lui-même de pensée et de cœur. Un jour, le voyageur, pénétrant dans vos solitudes et voyant tel de vous voler et briller au soleil, sera peut-être tenté de sa dépouille, mais se souviendra de Wilson. Pourquoi tuer l’ami de Wilson? Et, ce nom lui venant à la mémoire, il baissera son fusil’. » <
La figure d’Audubon est encore plus fortement accentuée, plus complète. Admirable observateur, grand artiste, grand écrivain, penseur profond, âme énergique et tendre, Audubon est le type accompli d’une haute intelligence puisant
1 Michelet, l’Oiseau.