TROISIEME PARTIE
ses inspirations dans un cœur généreux, et il a prouvé que la plus scrupuleuse exactitude peut et doit s’allier à la plus large poésie. Nul ne peut mieux parler de lui que lui-même. Ecoutons-le.
« J’ai reçu, dit-il , la vie et la lumière dans le nouveau monde. Mes aïeux étaient Français et protestants. Avant que j’eusse des amis, les objets de la nature matérielle frappèrent mon attention et émurent mon cœur. Avant de connaître et de sentir les rapports de l’homme avec ses semblables, je connus et je sentis les rapports de l’homme avec les êtres inanimés. On me montrait la fleur, l’arbre, le gazon, et non seulement je m’en amusais, comme font les autres enfants, mais je m’attachais à eux. Ce n’étaient pas mes jouets, c’étaient mes camarades... Mon intimité commençait à se former avec cette nature que j’ai tant aimée, et qui m’a payé mon culte par de si vives jouissances : intimité (pii ne s’est jamais interrompue ni affaiblie, et qui ne cessera que devant mon tombeau. Aucun abri ne me semblait plus sûr et plus agréable que les ombrages qui recelaient les familles ailées que j’admirais, que les rocs et les cavernes qui servaient d’asile aux mouettes et aux cormorans.
« Une joie vive et pure, une sorte de volupté paisible remplit ainsi mes jeunes années. Pendant des heures entières, mon attention charmée se fixait sur les œufs brillants et lustrés des oiseaux, sur le lit de mousse qui renfermait et protégeait leurs perles chatoyantes, sur les rameaux (pii les soutenaient balancés et suspendus sur les roches nues et battues des vents des rivages atlantiques. Je veillais avec une sorte d’extase sur le développement qui suivait le moment de leur naissance... J’aimais à observer les progrès lents de quelques oiseaux vers la perfection de leur être, et à voir certaines espèces, à peine écloses, fuir à tire-d’aile, et secouer en volant les débris de leur coque transparente.
« Je grandis, et ma passion pour l’histoire naturelle grandit avec moi. Tout ce que je voyais , j’aurais voulu me l’approprier. Plus ambitieux que les conquérants, je désirais le monde, et mes vœux n’avaient point de bornes. Je me révoltais contre la mort, qui dépouillait de ses formes les plus belles et de ses plus aimables couleurs l’animal que j’étais parvenu à saisir.
«... Je fis part de mon chagrin à mon excellent père, qui voulut m’en consoler en m’apportant un volume de planches coloriées, où je retrouvai avec bonheur les images assez exactes des oiseaux qui faisaient mes délices, et dont les tristes momies décoraient jusque-là les murs de mon petit appartement.
«. Ce fut pour moi une vive et ardente joie. Je retrouvais enfin, non, il est vrai , les êtres que j’aimais et dont j’avais fait les compagnons de ma première enfance, mais du moins leur image. Je compris que le moyen de m’approprier la nature, c’était de la copier. Me voilà donc, dessinateur imberbe et inexpérimenté, copiant tout ce qui se présentait à mes yeux, mais malheureusement le copiant fort mal.
« Pendant plusieurs années, je fis et refis des oiseaux. Ces oiseaux ressemblaient
LE MONDE AERIEN
tour à tour à des quadrupèdes ou à des poissons; je finis par être honteux de voir mes patients efforts n’aboutir qu’à des résultats misérables; car à peine pouvais-je reconnaître moi-même l’oiseau que je venais de dessiner. Mon pinceau, créateur de races inouïes et disproportionnées, me faisait pitié. Loin de me décourager, ce désappointement irrita ma passion. Plus mes oiseaux étaient mal peints, plus les originaux me semblaient admirables. En copiant et recopiant leurs formes, leur plumage et leurs diverses particularités, je continuais, sans le savoir, l’étude la plus minutieuse de l’ornithologie comparée. J’étudiais d’autant mieux les détails de l’organisation des oiseaux, que je cherchais avec plus de patience à les reproduire avec exactitude. Telle était la vivacité de cette passion puérile, mais qui n’a pas diminué avec l’âge, que si l’on m’eût enlevé mes esquisses, je crois que l’on m’eût donné la mort. »
Le père d’Audubon crut voir dans cette passion le signe d’une vocation décidée, non pour l’histoire naturelle, mais pour la peinture. Il l’envoya à Paris. Le jeune homme entra dans l’atelier du célèbre David. Là on lui fit copier des nez gigantesques, des bouches colossales, des têtes de chevaux d’après l’antique. Peu s’en fallut que ce travail ingrat ne le dégoûtât de l’art. Il s’empressa de revenir en Amérique, au milieu de ses forêts natales. Il s’établit en Pensylvanie, dans une belle plantation dont son père lui fit présent. Il se maria, devint père, et le bonheur qu’il trouva près de sa compagne et de ses enfants lui fit un peu oublier pendant quelque temps la passion de sa jeunesse. Puis des revers de fortune l’assaillirent; il chercha alors et trouva des consolations infinies dans l’étude de la nature. « Mon enthousiasme me soutenait, dit-il, et vingt années d’investigations et d’observations augmentèrent encore cette flamme secrète qui m’animait. C’était vers les forêts antiques du continent américain qu’un invincible attrait me précipitait. J’entreprenais seul de longs et périlleux voyages, je battais les bois, je m’égarais dans les solitudes séculaires. Les rives de nos lacs immenses, nos vastes prairies , les plages de l’Atlantique me voyaient sans cesse errant dans leurs secrets asiles. Des années entières s’écoulèrent ainsi. »
Il ne songeait pas encore que ses travaux pussent jamais être utiles, lorsque Lucien Bonaparte, qu’il rencontra à New -York, l’engagea vivement à publier ses essais; mais ni New -York ni Philadelphie ne lui offraient les ressources nécessaires pour une telle entreprise. 11 remonta l’IIudson et s’enfonça plus que jamais dans ses chères forêts. Pourtant, la collection de ses dessins augmentant, il commença à rêver la gloire. Hélas! un coup terrible faillit anéantir tous ses projets. Après avoir habité plusieurs années le village d’Henderson, dans le Kentucky, il partit pour Philadelphie, laissant à un parent tous ses dessins soigneusement emballés dans une caisse. Après six semaines d’absence, il revint à Henderson et demanda son trésor. On lui apporte la caisse; il l’ouvre, mais il n’y trouve plus que des lambeaux de papier déchiré, mouillé : « lit commode et doux sur lequel reposait toute une couvée de rats de Norwège. » — « Une ardeur brûlante, dit-il encore,