TROISIEME PARTIE
traversa mon cerveau comme une flèche de feu; tous mes nerfs ébranlés frémirent : j’eus la fièvre pendant plusieurs semaines. Enfin la force physique et la force morale se réveillèrent en moi. Je repris mon fusil, ma gibecière, mes crayons, et je me replongeai dans mes forêts, comme si rien ne fût arrivé. Me voilà recommençant tous mes dessins, et charmé de voir qu’ils réussissaient mieux qu’ auparavant. 11 me fallut trois années pour réparer le dommage causé par les rats de Norwège. Ce urent trois années de bonheur. »
Enfin il put considérer sa tâche comme achevée. Il alla visiter sa famille, qui habitait encore la Louisiane, et, emportant avec lui tous les oiseaux du nouveau continent, il fit voile vers l’Angleterre. 11 reçut dans ce pays, de la part de tous ceux qui s’intéressaient aux œuvres de l’esprit, un accueil empressé, des encouragements, et, ce qui valait mieux, un concours efficace. Il publia, aux frais de soixante-quinze souscripteurs (chaque souscription était de mille dollars, c’est-àdire plus de cinq mille francs), sa splendide Biographie ornithologique , comprenant cinq volumes et un atlas de quatre cents planches d’une dimension extraordinaire, où tous les oiseaux d’Amérique, depuis le colibri jusqu’à l’aigle, sont représentés en grandeur naturelle avec leurs œufs, leur nid, l’arbre qui leur sert d’abri, les fruits ou les animaux dont ils se nourrissent, le paysage au milieu duquel ils vivent.
« La Biographie ornithologique , dit M. P. -A. Cap, n’est pas seulement un ouvrage d’histoire naturelle, c’est un tableau aussi varié qu’attachant des sites et des aspects du continent américain; c’est le fruit d’observations rassemblées, pendant tout le cours de sa vie, par un ami passionné de la nature qui a apporté dans ses recherches la persévérance du savant, l’intelligence de l’artiste et le talent de l’écrivain. Audubon vous associe à son existence nomade; on pénètre sur ses pas dans ces vastes savanes; on navigue avec lui sur les lleuves immenses qui divisent ces belles contrées; on parcourt comme en réalité ces solitudes grandioses, avec leur végétation vigoureuse, primitive, leur population un peu sauvage, leurs aspects étranges et majestueux. Ce n’est pas l’œuvre d’un savant de cabinet ou d’un voyageur curieux, visitant et comparant les objets réunis dans les collections et les musées; c’est celle d’un observateur patient, à la fois peintre habile, chasseur déterminé, et en même temps d’un poète qui a choisi la nature pour sa muse, et qui lui a voué son existence. »
Cuvier présenta l’ouvrage d’ Audubon à l’ Académie des sciences « comme le plus magnifique monument que l’art eût jamais élevé à la nature ».
Jean- Jacques Audubon était né à la Nouvelle-Orléans, en 1780. Il est mort le 27 janvier 1851, un an après avoir achevé, en collaboration avec le docteur Bachman, une Histoire naturelle des mammifères , digne pendant à sa Biographie ornithologique .