‹ L'air et le monde aérienChapitre 181 sur 210 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

large ; et dans ces trous elle passe son fil de manière à coudre ensemble plusieurs feuilles, qui forment ainsi une petite tente suspendue, enveloppant parfaitement le nid que l’oiseau veut cacher à ses ennemis... Le colonel Sykes a vu des nids dans lesquels le fil de coton était réellement terminé par un nœud. »

Que dire du rossignol qui déjà n’ait été dit cent fois, et bien mieux que je ne pourrais faire? Les naturalistes et les poètes ont célébré à l’envi ce virtuose des bois, cette « chétive créature » qui, n’ayant reçu en partage ni la grandeur, ni la force, ni la beauté, est cependant à elle seule « l’honneur du printemps ». Guéneau de Montbelliard , le collaborateur de Buffon, a fait ressortir, avec tout l’enthousiasme d’un dilettante, les merveilleuses qualités de la voix du rossignol. « Coups de gosier éclatants, dit-il; batteries vives et légères ; fusées de chant, où -la netteté est égale à la volubilité; murmure intérieur et sourd, qui n’est point appréciable à l’oreille, mais très propre à augmenter l’éclat des tons appréciables; roulades précipitées, brillantes et rapides, articulées avec force, et même avec une dureté de bon goût; accents plaintifs, cadencés avec mollesse; sons filés sans art, mais enflés avec âme; sons enchanteurs et pénétrants, qui semblent sortir du cœur et font palpiter tous les cœurs. »

Michelet proclame le rossignol un « grand artiste », et il ajoute :

« Artiste! j’ai dit ce mot et je ne m’en dédis pas. Ce n’est pas une analogie, une comparaison de choses qui se ressemblent : non, c’est la chose elle-même.

« Le rossignol, à mon sens, n’est pas le premier, mais le seul du peuple ailé à qui l’on doive ce nom. Pourquoi? Seul il est créateur; seul il varie, enrichit, amplifie son chant, y ajoute des chants nouveaux. Seul il est fécond et varié par lui-même; les autres le sont par l’enseignement et l’imitation. Seul il les résume, les contient presque tous ; chacun d’eux, des plus brillants, donne un couplet du rossignol...

« Comment ne pas l’appeler artiste? 11 en a le tempérament au degré suprême où l’homme l’a lui-même rarement. Tout ce qui y tient, qualités, défauts, en lui surabonde. 11 est sauvage et craintif, défiant, mais point du tout rusé. Il ne consulte point sa sûreté et ne voyage que seul. 11 est ardemment jaloux, en émulation égal au pinson. « Il se crèverait à chanter, » dit un de ses historiens. Il s’écoute. Il s’établit surtout où il y a écho, pour entendre et répondre... etc. »

U y a sans doute dans ce portrait beaucoup d’imagination et de fantaisie; ce qui ne doit point surprendre chez Michelet, beaucoup plus artiste lui-même que le rossignol. L’admiration qu’inspire à Guéneau de Montbelliard le chant de cet oiseau me semble aussi, je l’avoue, un peu exagérée. Quant à moi, dussé-je être taxé de prosaïsme, je dois avouer que le chant du rossignol ni d’aucun autre oiseau ne m’a jamais causé de tels transports, et que la moindre mélodie, chantée par une belle voix humaine ou jouée sur un bon instrument, me charme et m’émeut infiniment plus. Mais il ne faut point disputer des goûts. Loin de moi, d’ailleurs, la pensée de médire du rossignol. Il est artiste, assurément, autant

LE MONDE AERIEN

qu’un oiseau peut l’être; et il doit aimer passionnément son art, puisque, pour s’y livrer, il oublie le sommeil et brave les ténèbres. 11 est vrai que cette fureur musicale ne dure qu’un temps très court : dès que les petits sont éclos, c’està-dire vers la fin de mai, adieu les nocturnes concerts : la voix du rossignol s’enroue, et ses suaves accents font place à un cri rauque, semblable au coassement de la grenouille.

Le rossignol est carnassier, et fait aux insectes une chasse active : ce qui est encore pour lui un titre de plus à notre bienveillance. Enfin nous ne pouvons lui refuser notre haute estime , car il n’est point de ceux dont nous ayons réussi à faire nos complaisants et nos parasites. Il est tout au plus, entre les mains de l’homme, un captif résigné. Il chante encore, mais pour tromper son ennui, en attendant que la mort vienne le délivrer ; ce qui ne tarde guère. Son chant n’est plus dès lors un chant de joie et d’amour, une idylle ou une romance : c’est une plainte, une élégie. Il pleure la liberté, sans laquelle il ne peut vivre.

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