‹ L'air et le monde aérienChapitre 183 sur 210 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

le développe point. 11 n’oublie ni n’apprend rien : inférieur en cela à ses congénères de l’ancien monde, inférieur aussi à ses compatriotes les perroquets, dont il se rapproche par ses facultés mimiques. Soit que son instinct ne l’y porte pas, ou que ses organes vocaux, si parfaits d’ailleurs, s’y refusent, le polyglotte, qui imite tant de sons, tant de bruits, tant de langages, n’imite point le langage humain.

Quelques-uns de nos oiseaux d’Europe possèdent, dans une certaine mesure, ce don singulier : le geai, le sansonnet, la pie, le corbeau sont dans ce cas;

1 Pie. 2 Corbeau.

mais les deux premiers réussissent surtout dans l’art de siffler des airs. Les deux derniers, fort peu musiciens, parviennent assez aisément à articuler des mots, et peuvent être cités parmi les oiseaux les plus intelligents et les plus susceptibles d’éducation. « Quoique, dans cet état sauvage, la pic soit extrêmement défiante, dit Bechstein, c’est cependant l’oiseau le plus facile à apprivoiser que nous ayons : elle se laisse toucher et prendre dans les mains; ce que les autres, même les plus dociles, ne souffrent pas. Élevée du nid, la pie apprend à parler mieux encore que le corbeau, et se familiarise autant et plus que le pigeon. La viande crue, le pain et tous les débris de table deviennent tellement de son goût, qu’elle ne désire aucune autre nourriture, ce qui la ramène constamment au logis... Je reçus dernièrement d’un de mes amis une lettre dans laquelle il s’exprime ainsi : « J’ai élevé une pie qui, comme un chat, vient se frotter autour de moi jusqu’à ce qu’enfin je la caresse. Elle a appris d’elle-même à voler à la campagne et à

revenir; elle me suit partout, à plus d’une lieue de distance, en sorte que j’ai beaucoup de peine à m’en défaire; et lorsque je ne veux pas d’elle dans mes promenades ou dans mes visites, je suis obligé de l’enfermer... Elle vole de temps en temps assez loin avec les autres pies sauvages, sans cependant jamais se lier avec elles. »

Le corbeau serait d’une société agréable , si ses goûts carnassiers et sa voracité ne le faisaient un peu trop ressembler aux rapaces, et si l’odeur forte qu’il exhale ne rappelait celle de son aliment favori, la charogne. C’est du reste un gai compagnon, très familier, très amusant par ses allures, et profitant bien des leçons qu’on lui donne. Ceux qui veulent diriger son instruction vers l’éloquence ont coutume de lui couper le frein lingual. Lorsque sa langue a été ainsi déliée, il peut s’en servir avec succès , comme le prouve l’anecdote suivante, racontée par je ne sais quel chroniqueur latin, et reproduite par Le Maout, à qui je l’emprunte. A Rome, après la bataille d’Actium, plusieurs corbeaux furent présentés à Octave triomphant, en lui adressant ce compliment : Ave, Cæsar, victor, imper ator. Octave les acheta très cher. Un pauvre cordonnier, alléché par la récompense, entreprit de dresser un corbeau de la même manière; et comme son élève se montrait un peu récalcitrant, il répétait souvent avec tristesse : « J’ai perdu mon temps et ma dépense! » Enfin pourtant l’oiseau parvint à répéter passablement la phrase adulatrice, et son maître alla se poster avec lui sur le passage du dictateur. Le corbeau fit son compliment; mais Octave-Auguste, qui était rassasié de ce genre de flatterie, refusa d’abord de l’acheter. Alors le corbeau de s’écrier piteusement : J’ai perdu mon temps et ma dépense! Auguste fut si émerveillé de tant d’à-propos, qu’il s’empressa d’acquérir le corbeau, et le paya beaucoup plus cher que les autres.

Prononcer une si longue phrase était, de la part d’un corbeau, un véritable tour de force. Ce n’eût été qu’un jeu pour un perroquet. L’imitation de notre langage est, chez les perroquets, un instinct, un besoin inné, comme chez les singes l’imitation de nos gestes et de nos actes. Aussi a-t-on dit, non sans raison, que les perroquets sont parmi les oiseaux ce que les singes sont parmi les mammifères.

La structure compliquée du larynx inférieur et celle de la langue et des narines se prêtent admirablement, chez ces oiseaux, à l’articulation des sons les plus variés. Cette aptitude, toute spéciale, n’est cependant pas, comme le pensait Buffon, une faculté qui rapproche les perroquets des animaux supérieurs; leur intelligence ne les place point au-dessus des autres oiseaux. Ils s’apprivoisent et deviennent aisément familiers avec les personnes qui les ont élevés, mais ils se montrent, en général, très défiants vis-à-vis des étrangers, et il n’est pas prudent de chercher à les prendre ou de les approcher de trop près lorsqu’on n’a pas l’honneur d’être de leur intimité. Leur bec énorme et puissant fait de cruelles morsures, et si l’on y laisse prendre un doigt, on risque fort de ne pas l’en

Page 1