‹ L'air et le monde aérienChapitre 188 sur 210 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

On voit un oiseau voltiger, s’agiter, aller, venir, s’élever, descendre, remonter, décrire dans l’air cent courbes capricieuses, ou traverser l’espace à tire-d’aile. On croit qu’il se joue, qu’il prend ses ébats, qu’il n’obéit qu’à sa fantaisie, à sa turbulence. Erreur: il poursuit une proie, il cherche un abri, ou des matériaux pour son nid, ou des aliments pour sa couvée, ou bien il fuit un ennemi.

L’oiseau, a-t-on dit, est le plus libre de tous les êtres. Oui, l’oiseau est libre : non seulement parce qu’il va où il veut, que rien ne limite son activité, qu’ayant

Pic moyen épeiche.

pour domaine l’immensité des airs, il peut se déplacer à son gré, franchir en quelques heures, en quelques minutes de grandes distances; il est libre surtout parce qu’il aime la liberté plus que toute autre chose, plus que la sécurité, souvent plus que la vie; parce qu’il en accepte bravement les conditions sévères : le péril, la lutte, le travail.

Le type le plus complet peut-être du travailleur indépendant, parmi le peuple ailé, c’est le pic : un grimpeur. Ses doigts, opposés deux à deux et armés d’ongles crochus et acérés, lui permettent de s’accrocher aux troncs des arbres, et d’y marcher dans le sens vertical, aussi aisément qu’un autre animal marche sur une surface horizontale. Sa queue large et arquée lui sert encore de point d’appui. Son bec fort et aigu renferme une langue effilée, extensible, terminée par une pointe cornée et enduite d’une substance visqueuse, à l’aide de laquelle il prend avec une adresse étonnante, comme font les fourmiliers, les insectes et les larves dont il fait sa nourriture. Mais ces insectes, ces larves, il ne s’en empare qu’au

prix d’un labeur adroit et persévérant, car il les cherche exclusivement sous l’écorce et dans le bois même des arbres. À cet effet, il frappe d’abord le tronc de son bec pour effrayer l’habitant et le faire fuir. On le voit, après qu’il a frappé, courir aussitôt de l’autre côté : non, comme on le croit vulgairement, pour voir si l’arbre est percé, mais pour saisir les fugitifs, s’il y en a. Comme ce premier moyen est peu productif, le pic ausculte, toujours en les frappant de son bec, les arbres que son instinct lui désigne comme attaqués; et lorsqu’il a ainsi reconnu l’endroit malade, il creuse jusqu’à ce qu’il arrive aux cavités, aux galeries occupées par les insectes ou par leurs larves.

Le pic, ainsi que bien d’autres oiseaux utiles, a été calomnié, proscrit. On l’accusait d’endommager, de détruire à plaisir les arbres sains et durs, tandis qu’au contraire il ne s’en prend qu’aux arbres que l’insecte est en train de tuer; et loin de hâter leur mort, il peut parfois les sauver, comme un chirurgien sauve un malade en lui enlevant un os carié ou des chairs gangrenées. Les pics sont farouches, méfiants; contre qui attente à leur vie, à leur liberté, ils se défendent avec un indomptable courage. Vaincus et pris, ils résistent encore, font pour reconquérir leur liberté des efforts surnaturels, et meurent plutôt que de se soumettre.

Audubon, ayant blessé un pic de la Caroline, le rapporta à l’hôtel où il logeait, à Wilmington. Le pauvre captif poussait des cris tellement lamentables, que tous les habitants s’ameutèrent dans les rues que parcourait le naturaliste, croyant qu’il emportait un enfant malade ou grièvement blessé. Audubon renferma le pic dans sa chambre, et redescendit pour panser son cheval. Lorsqu’il remonta, l’oiseau avait déjà fait dans le mur un trou à y plonger le poing. Il l’attacha à une table : en quelques minutes la table fut presque détruite. « Lorsque je voulus en prendre le dessin, dit Audubon, il me coupa plusieurs fois avec son bec, et il déploya un si noble et si indomptable courage, que j’eus la tentation de le rendre à ses forêts natales. Il vécut avec moi à peu près trois jours, refusant toute nourriture, et j’assistai à sa mort avec regret. »

Le genre pic est représenté en Europe par plusieurs espèces : le grand pic noir, qui vit dans les forêts de sapins du Nord ; le pic vert ou pivert, un de nos plus beaux oiseaux; le pic épeiche , assez commun en France; le pic cendré, etc.

Les martins ( alcédinidés ) ne sont pas sans quelque ressemblance de physionomie et de caractère avec les pics. Ce sont des oiseaux au plumage brillant et varié, au corps court et ramassé; leur queue est large et carrée; leur tête est grosse, leur bec long, épais et lustré. Comme les pics, ils vivent solitaires dans les lieux sauvages, fuient la présence de l’homme et ne supportent pas la captivité. Ils ne sont ni moins actifs ni moins patients que les pics; mais leur industrie est autre. Leur bec robuste n’est pas pour eux un instrument perforant : c’est un engin de pêche ou une arme de chasse.

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