TROISIEME PARTIE
viennent chaque année; leurs générations s’y succèdent plus régulièrement que les nôtres. La famille s’éteint, se disperse, la maison passe à d’autres mains : l’hirondelle y vient toujours; elle maintient son droit d’occupation. C’est ainsi que cette voyageuse s’est trouvée le symbole de la fixité du foyer. Elle y tient tellement que, la maison réparée, démolie en partie, longtemps troublée par les maçons, n’en est pas moins reprise et occupée par ces oiseaux fidèles, de persévérant souvenir. C’est Y oiseau du retour. »
Il n’est pas, assurément, d’être plus complètement aérien que l’hirondelle. Ses
1 Martinet d’Europe. 2 Hirondelle de cheminée.
longues ailes aiguës, sa queue fourchue, qui, en servant de gouvernail, forme encore en quelque sorte une paire d’ailes supplémentaires, son corps Huet, qui n’est que plumes : tout, dans cet oiseau, réalise l’idéal absolu de la locomotion aérienne. Ses petites pattes grêles ne lui sont presque d’aucun usage pour marcher. « Le vol, dit Guéneau de Montbelliard, est son état naturel, je dirais presque son état nécessaire; elle mange en volant, se baigne en volant, et quelquefois donne à manger à ses petits en volant... Elle sent que l’air est son domaine; el’k en parcourt toutes les dimensions et dans tous les sens, comme pour en jouir dans tous les détails, et le plaisir de cette jouissance se marque par de petits cris de gaieté. »
De toutes les espèces d’hirondelles, — et l’on en compte jusqu’à soixante-dix, — celle qui possède au plus haut degré ce don de natation aérienne, c’est la grande hirondelle d’église, le martinet noir. Cet oiseau, assez laid et triste d’aspect, au plumage d’un noir de suie uniforme, au bec court, à la bouche largement fendue,
LË MONDE AÉRIEN
déploie une envergure double de sa longueur, qui est d’environ seize centimètres, y compris la queue. Ses ailes sont courbes et acérées comme deux lames de faux. C’est le vrai roi de l’air; son vol, pour la puissance, égale celui de la frégate : il le dépasse pour la flexibilité. Jour et nuit il vole; vers le soir, après avoir tournoyé quelque temps autour des clochers et des autres édifices élevés, il prend son élan et va se perdre dans les régions de l’atmosphère où ni l’œil ni aucun oiseau ne peut le suivre. C’est là qu’il passe la nuit, et le lendemain seulement, à l’aube, on le voit redescendre. Un observateur digne de toute créance, Spallanzani, affirme que, l’éducation des jeunes terminée, les martinets se retirent au haut des montagnes, et qu’ils y vivent jusqu’à leur départ d’Europe, « au sein des airs, et sans se reposer jamais sur aucun appui. »
Les hirondelles sont exclusivement insectivores; elles ne se nourrissent que d’insectes vivants, et, hormis le cas de famine, d’insectes ailés, qu’elles happent au vol dans leur large bouche. Leur vie entière est occupée à cette chasse, et c’est ce qui, joint à leur besoin impérieux de mouvement, rend absolument impossible de les conserver en captivité : la vie et la liberté, pour elles, c’est une même chose.
On trouve de grandes analogies d’organisation entre les hirondelles et les engoulevents, dont on pourrait dire à bon droit, d’après M. de la Fresnaye, que ce sont des hirondelles nocturnes, parmi lesquelles les ibijaus, qui ne marchent jamais et ne peuvent se tenir à terre, sont les représentants des martinets. Le plumage des engoulevents est léger, mou, nuancé de gris et de brun comme chez tous les oiseaux nocturnes. Leurs yeux sont grands, et la lumière les offusque. Us volent le soir, d’un vol agile et silencieux, et font aux insectes, surtout aux hannetons, aux guêpes, aux bourdons, une guerre terrible. Leur bouche, fendue jusqu’aux yeux, s’ouvre démesurément et engloutit de très gros insectes. Le bruit que fait l’air en s’y engouffrant, et qui ressemble au cri du crapaud, leur a valu leur nom d 'engoulevents et celui, plus populaire, de crapauds volants. Souvent aussi on les voit immobiles sur une branche, le bec ouvert et la langue tirée. Us attendent les mouches qui viennent sans défiance chercher leur nourriture dans la bouche de l’engoulevent, comme elles feraient sur un morceau de chair inerte, et qui s’engluent dans la salive épaisse dont ses parois sont humectées. De temps en temps le gouffre se referme et engloutit les insectes, puis il se rouvre pour en attirer d’autres qui disparaissent également. Les engoulevents sont des oiseaux migrateurs; mais ils ne font point de nids. La femelle dépose simplement ses œufs dans un trou en terre, entre deux pierres, au pied d’un arbre, ou même au milieu d’un sentier.
On a découvert, il y a peu d’années, à la Guyane, une espèce de ce genre, Yengoulevent à longues pennes , qui a longtemps intrigué les observateurs. On le voyait voler le soir, accompagné de deux petits satellites qui se tenaient toujours à la même distance, suivant exactement tous ses mouvements, et qu’on était tenté de