‹ L'air et le monde aérienChapitre 208 sur 210 · LES INTRUS · texte numérisé non relu

LES INTRUS

Je crois pouvoir me permettre de qualifier ainsi ces êtres étranges, ambigus, que la nature a, par un bizarre caprice, introduits dans le monde aérien; ces quadrupèdes qui volent et ne marchent pas, ces oiseaux qui ont des poils, un museau, des dents, et qui allaitent leurs petits.

Il s’agit, on le devine, des animaux que le vulgaire appelle très improprement chauves-souris , bien qu’ils ne soient nullement chauves, et que, hormis la couleur de leur poil, ils n’aient aucun point de ressemblance avec nos rongeurs domestiques. La Fontaine se rend, selon sa coutume, l’écho de l’erreur populaire, lorsqu’il fait dire à la chauve-souris :

Je suis oiseau, voyez mes ailes;

Je suis souris, vivent les rats!

Il ignorait aussi que, si les souris parlaient, elles ne crieraient certainement pas : « Vivent les rats ! » car elles n’ont pas de plus cruels ennemis.

Bref, les chauves-souris ne sont ni des oiseaux ni des souris: ce sont des mammifères volants. Mais quelle place doit leur être assignée dans la classe dont elles font partie? Cette question a fort embarrassé les zoologistes. En tant que mammifères, les chauves-souris se rapprochent des singes, et même de l’homme ; car chez elles la femelle est pourvue de deux mamelles seulement, et ces mamelles sont placées sur la poitrine. Ce caractère important avait décidé Linné à les placer dans son ordre des primates. Cuvier en fit la première famille des carnassiers : c’était une erreur, car, s’il y a des chauves-souris carnivores, il en est aussi qui sont insectivores, et d’autres qui sont herbivores. Les naturalistes contemporains se sont tirés d’embarras en formant de ces animaux une famille à part : celle des chéiroptères (;dç>, main, et Trrepôv, aile). Ils ont eu pour cela sans doute d’excel-

lentes raisons, que je me garderai bien de contester. Je tiens seulement à faire observer que l’idée de Linné ne manquait pas de justesse. En effet, le squelette d’une chauve-souris ressemble beaucoup à celui d’un petit singe dont les bras, les avant-bras surtout, seraient excessivement longs, et dont les quatre doigts des mains auraient pris un développement encore plus démesuré, tandis que le pouce, non opposable, aurait conservé, ainsi que les jambes, des dimensions proportionnées à la taille de l’animal. Ce sont ces grands bras et ces grands doigts qui, réunis entre eux et avec les jambes par une vaste membrane, constituent les ailes des chéiroptères. Ces ailes sont mises en mouvement par des muscles très forts qui prennent leur attache sur le sternum, pourvu à cet effet d’une crête analogue à celle qu’on remarque chez les oiseaux.

Les chéiroptères volent avec rapidité, en tournoyant ou en décrivant des courbes plus ou moins sinueuses. C’est le seul mode de locomotion auquel ils soient réellement propres. A terre, ils se traînent péniblement en s’accrochant avec leurs pieds et le pouce de leurs mains aux aspérités du sol, et n’avancent que par suite de zigzags, dont l’axe seul détermine la direction. La voracité de ces animaux est extrême, et les aveugle au point que pour le moindre appât ils vont se jeter dans les pièges les plus grossiers.

Leurs habitudes sont essentiellement nocturnes. Ce n’est qu’au crépuscule qu’ils se mettent en quête de leur nourriture. Pendant le jour, ils demeurent cachés dans les trous des vieux arbres, des rochers ou des vieux murs, ou plus ordinairement suspendus à une branche ou à une saillie par leurs pattes de derrière. C’est dans cette singulière position qu’ils se livrent au sommeil, enveloppés de leurs ailes comme d’une couverture ; et pendant tout l’hiver leur sommeil dure vingt -quatre heures par jour.

Les chauves-souris, il faut le reconnaître, sont de fort vilains animaux. Leur laideur, jointe à leurs habitudes nocturnes, les a rendues, de tout temps et par tous pays, l’objet d’une aversion générale et d’une terreur superstitieuse. Dans l’antiquité ainsi qu’au moyen âge, on les regardait comme des émissaires du ténébreux empire. Elles figuraient dans toutes les scènes de diablerie, voltigeaient en rond sur la tête des sorcières chevauchant au sabbat sur leurs manches à balai, et soufflaient à leurs oreilles les paroles cabalistiques. Chose singulière pourtant : tandis que les préjugés contre les chouettes se sont perpétués presque partout, le peuple de nos villes et de nos campagnes est revenu , en ce qui concerne les chauves-souris, à des idées plus sensées et plus justes; il les évite comme de « vilaines bêtes », mais il ne songe plus à les craindre. Il n’en est pas ainsi dans beaucoup d’autres pays, où elles sont désignées sous le nom de vampires, et où l’on croit qu’elles viennent la nuit sucer le sang des animaux et des hommes qui ont l’imprudence de s’endormir à la belle étoile. Cette opinion est -elle fondée sur quelques faits réels? Est-il vrai que certaines grandes espèces carnassières, auxquelles les zoologistes eux-mêmes ont conservé les noms sinistres de vampires et

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