TROISIEME PARTIE
de spectres, soient assez avides de chair et de sang pour attaquer les hommes et les bestiaux? Quelques voyageurs, dont le témoignage est peut-être suspect d’invention, ou tout au moins d’exagération, l’ont affirmé.
Un voyageur espagnol (si je ne me trompe), Sumilla, parlant du grand vampire du Mexique, dit : « Les chauves-souris sont d’adroites sangsues, qui rôdent la nuit pour boire le sang des hommes et des bêtes. Si ceux que leur état oblige de dormir par terre n’ont pas la précaution de se couvrir des pieds à la tête, ils
1 Vespertilion oreillard. 2 Vampire-spectre. 3 Grand-fer-à-cheval.
doivent s’attendre à être piqués des chauves-souris. Si par malheur ces oiseaux leur piquent une veine, ils passent des bras du sommeil dans ceux de la mort, à cause de la quantité de sang qu’ils perdent sans s’en apercevoir, tant la piqûre est subtile; outre que, battant l’air-avec leurs ailes, elles rafraîchissent le dormeur auquel elles ont dessein d’ôter la vie. » Risum leneatis! Voyez -vous ces oiseaux scélérats et perfides qui, ayant dessein de vous ôter la vie, vous rafraîchissent de leurs ailes pour vous assassiner sans que vous vous en aperceviez! Ce conte, évidemment, n’est que ridicule, et accuse, en même temps qu’une prodigieuse crédulité, une profonde ignorance de l’organisation des prétendus vampires. Il suppose que les chauves-souris piquent avec leur langue, comme on croit communément que les serpents piquent avec leur dard, et cela parce que cette langue, destinée à sonder les fissures des vieilles écorces d’arbres pour en retirer les insectes, est allongée et effilée. Voici un témoignage plus sérieux. La Condamine rapporte que « les chauves-souris qui sucent le sang des mulets et des chevaux, et même des hommes, sont un fléau commun à la plupart des pays chauds de l’Amérique ».
LE MONDE AERIEN
Mais ce savant voyageur avait-il vu les chauves-souris dont il parle? Avait-il vu de leurs victimes, ou ne faisait-il que répéter ce qu’il avait entendu dire dans les contrées qu’il avait parcourues? Cette seconde hypothèse est la plus probable.
Bulfon, qui, n’ayant jamais vu la plupart des animaux qu’il a décrits, était obligé de s’en rapporter aux dires d’observateurs plus ou moins véridiques, trouve un peu extraordinaire que des gens endormis puissent se laisser sucer le sang jusqu’à ce que la mort s’ensuive, et passer de vie à trépas sans s’en apercevoir;
Roussette d’Edwards.
mais, au lieu de révoquer en doute ce fait étrange, il essaye de l’expliquer en admettant que les papilles fines et acérées de la langue des vampir.es s'insinuer i dans les pores de la peau , et pénètrent assez avant pour que le sang obéisse à la succion continuelle de la langue. 11 ne dit pas comment une chauve-souris grosse au plus comme une poule peut avaler assez de sang pour faire périr un homme ou un mulet, ou comment, après que la succion a cessé, le sang peut continuer de couler par d’aussi imperceptibles blessures. Ajoutons, — ce qui tranche la question , — que les papilles acérées dont Buffon arme gratuitement lq langue du monstre n’ont jamais été vues par personne.
La famille des chéiroptères compte cinq ou six genres, divisés en un grand nombre d’espèces répandues dans toutes les parties du monde. Le plus important de ces genres est celui des vespertilionidés ( vespertilio est, on le sait, le nom latin de la chauve-souris), auquel appartiennent la chauve-souris murine , la plus commune en France ; les oreillards, dont on connaît une quinzaine d’espèces ; les rhinolophes , parmi lesquels on peut citer, comme le plus grotesquement hideux