‹ L'air et le monde aérienChapitre 30 sur 210 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

voyage s’exécuta sans accident, et Charles et Robert purent se convaincre que, par un temps calme, la manœuvre du ballon était extrêmement simple et facile.

A dater de ce jour, les montgolfières furent à peu près abandonnées pour les charliennes, ou ballons à gaz hydrogène. L’aérostation était créée, et l’on pourrait presque dire que son histoire finit là, si du moins l’histoire d’un art ou d’une science doit être, comme il me semble, celle de ses perfectionnements successifs. En effet, hormis l’invention du parachute, due à l’ancien conventionnel Jacques Garnerin, l’art aérostatique n’a réalisé depuis la fin de l’année 1783 aucun progrès considérable, et je ne puis que répéter aujourd’hui ce que j’écrivais il y a vingt ans : « On n’a rien changé et presque rien ajouté aux dispositions imaginées par Charles, et les ballons que, de nos jours, on donne en spectacle au public, ne sont que la copie, indéfiniment reproduite avec d’insensibles modifications, de celui que ce physicien construisit en 1783. Charles fut donc, au moins autant que MM. Montgolfier, le père de l’ aérostation ; car si ces deux frères furent, malgré leurs erreurs, assez bien servis du hasard pour arriver les premiers à un résultat pratique, tous les perfectionnements rationnels et vraiment scientifiques introduits ensuite dans la construction et la manœuvre des ballons furent exclusivement l’œuvre de Charles1. »

Quant aux services que l’ aérostation a rendus à la civilisation et à la science, jusqu’à ces dernières années ils se réduisent aussi à peu de chose. La presque totalité des innombrables ascensions exécutées en Europe depuis quatre-vingt-dix ans n’ont été pour le public qu’un amusement, et pour les aéronautes qu’une spéculation très légitime assurément, mais dans laquelle l’intérêt scientifique n’entrait, en général, pour rien. Il faut excepter toutefois celles que de savants et courageux investigateurs ont entreprises dans le but d’étudier la décroissance des températures, les conditions électriques et magnétiques de l’atmosphère, etc. Ces explorations, parmi lesquelles il faut citer surtout celles de MM. Riot et Gay-Lussac, Rixio et Barrai, Glaisher et Coxwel , Tissandier, W. Fonvielle, Laussedat, Flammarion, etc., ont puissamment contribué, comme nous le verrons plus loin, aux progrès de la physique atmosphérique et de la météorologie.

En 1793, Guyton-Morveau proposa à la Convention d’employer les aérostats comme moyen d’observer les manœuvres des armées ennemies. Le comité de salut public chargea un jeune ingénieur, nommé Coutelle, d’organiser une compagnie d' aérostiers, et de construire un ballon muni de cordes à l’aide desquelles on pût le tenir captif, le faire monter ou descendre, et le diriger à volonté. Cette singulière machine de guerre fut employée en 1794 au siège défensif de Charleroi et au siège offensif de Maubeuge.

Durant la bataille de Fleuras, qui fut gagnée par Jourdan, Coutelle resta pendant neuf heures en observation, et put suivre et noter tous les mouvements de l’ennemi; il contribua, de l’aveu du général en chef, au triomphe de l’armée française. Bonaparte, devenu premier consul, licencia la compagnie de Coutelle, et fit fermer Y école aérostatique qui avait été établie à Meudon. 11 était convaincu que, la con-

1 La Navigation aérienne, l vol. in-S". — Tours, Alfred Maine et fils.

L’AIR

struction et la manœuvre des aérostats n’étant plus un secret pour aucune nation de l’Europe, les ennemis pourraient aisément opposer des ballons aux nôtres, et qu’ ainsi l’aérostation militaire ne serait plus, dans la stratégie, qu’une complication inutile dont il ne résulterait pour nos armées aucun avantage.

L’emploi des aérostats à la guerre était abandonné en France, sinon d’une manière définitive, au moins pour bien des années. Cependant Carnot, qui commandait Anvers assiégé, en 1815, eut encore recours à ce moyen pour reconnaître les positions de l’ennemi. En Amérique, pendant la guerre sécession des États-Unis, l’armée du Nord tira un très heureux parti de l’emploi des ballons captifs, combiné avec celui du télégraphe électrique, pour les reconnaissances militaires. C’était l’idée française de 1793, reprise et perfectionnée. Enfin les événements de la guerre désastreuse soutenue en 1870 et 1871 par la France contre l’Allemagne, ont ajouté à l’histoire de l’ aérostation une page à la fois triste et glorieuse. Le rôle des ballons, durant cette lamentable période, a été à la fois militaire, politique et social, — j’allais dire moral. — C’est surtout, en effet, comme moyen de transport et de communication entre la capitale assiégée et les départements, entre le gouvernement de Paris et sa délégation , établie d’abord à Tours, puis à Bordeaux, que les aérostats ont été utilisés. Cette poste aérienne, heureusement combinée avec l’emploi des pigeons voyageurs et avec la merveilleuse application de la photographie à la reproduction microscopique des dépêches, a été pour le monde entier un sujet d’admiration, pour nos ennemis une cause de dépit et une humiliation au milieu de leurs faciles triomphes. Des soixante -quatre aérostats qui partirent de la ville assiégée, le plus grand nombre purent atterrir, avec leurs passagers, leurs chargements de dépêches et leurs pigeons, sur des points du territoire que l’invasion avait épargnés. Quelques-uns eurent la malchance de tomber dans les lignes prussiennes. Le ballon X Égalité alla descendre à Louvain; un autre fut porté jusqu’en Norwège. Deux enfin, montés chacun par un seul homme, se perdirent en pleine mer, sans qu’on ait jamais pu savoir où et comment ils avaient péri.

Il est certain que l’aérostation demeurera un art banal et à peu près stérile, jusqu’au jour où elle se transformera en aéronautique , c’est-à-dire jusqu’au jour où l’on saura, non plus seulement demeurer dans les airs et flotter au gré de tous les vents, mais naviguer réellement, se diriger et marcher sans le secours et même en dépit du vent. Or Dieu sait combien de tentatives infructueuses ont été faites dans ce but; combien de projets insensés et de théories bizarres se sont produits; combien de mémoires, de brochures, de livres ont été écrits et imprimés, sans autre résultat que de faire regarder longtemps par tous les esprits éclairés et sérieux la navigation aérienne, dans l’état actuel de la science, comme une chimère. En serait-il de cette chimère comme de l’aérostation elle-même? Se trouverait -elle un beau jour réalisée par quelque utopiste qui l’aurait poursuivie sans se soucier ni des arrêts de la science ni de l’insuccès de ses devanciers? On ne songeait même guère plus à se le demander. On rencontrait bien encore çà et là, vers le milieu de ce siècle, quelques ingénieurs déclassés s’amusant à construire des poissons volants qu’ils dirigeaient avec facilité à huis clos, à l’abri des courants d’air, et qu’ils montraient pour cinquante centimes; mais on y faisait peu d’attention.

Page 1