PREMIÈRE PARTIE
La nature procède toujours, en toutes choses, du simple au composé. Mais l’esprit humain suit une marche contraire : il va du composé au simple. Il observe d’abord des effets nombreux et variés, et sa première tendance est de les attribuer à autant de causes diverses; puis une observation plus attentive et plus réfléchie lui fait apercevoir entre eux des analogies qui lui permettent de les grouper en catégories de plus en plus étendues, et de rapporter à une même origine tous ceux qu’il a fait entrer dans une même catégorie.
Enfin un résultat capital du progrès des sciences spéculatives a été d’accroître incessamment l’étendue de ces catégories, et d’en réduire proportionnellement le nombre. Il y a quelques années à peine que la distinction des phénomènes physiques en plusieurs classes correspondait, dans la pensée des savants, à l’existence réelle d’autant de causes différant entre elles, non pas seulement par leur mode d’action, mais par leur essence même. On considérait, par exemple, le calorique, la lumière, l’électricité et le magnétisme comme des agents pouvant avoir entre eux certains rapports, certaines analogies, mais qu’on se fût bien gardé néanmoins de ramener à un principe unique. On ne doutait point, bien entendu, qu’ils ne fussent matériels. Seulement, comme ils franchissent avec une prodigieuse rapidité des espaces immenses; comme ils se propagent soit à travers le vide (on croyait encore au vide alors), soit à travers des corps très denses et très volumineux; comme d’ailleurs il était de toute impossibilité de les saisir et de les peser, on pensait que ce devaient être des substances d’une fluidité et d’une subtilité prodigieuses, et on leur donnait, par ce motif, le nom de fluides impondérables. Les prudents préféraient les appeler impondérés; car, disaient -ils, si nous ne savons pas maintenant en déterminer le poids, rien ne prouve que nous ne le saurons pas quelque jour.
On admettait, d’ailleurs, que ces (luides étaient susceptibles de s’unir en plus ou moins grande quantité avec les corps matériels , et de s’en séparer pour passer à d’autres ou pour se perdre dans l’espace. Dans le premier cas, on disait qu’ils se trouvaient à l’état latent ou caché; dans le second cas, que les corps chauds émettaient du calorique; les corps lumineux, de la lumière; les corps électrisés, de l’électricité. De là le nom de théorie de Y émission, sous lequel on désigne cette hypothèse, laquelle était liée à celle du vide, telle que Newton et Pascal l’avaient établie.
Cette solidarité se conçoit aisément; car, si l’espace est vide, la lumière et la chaleur que les planètes et les satellites reçoivent de leurs soleils ne peuvent être que des fluides traversant cet espace pour aller d’un monde à l’autre. Quant aux interstices qui séparent les molécules et les atomes dont se composent les corps, on ne pouvait dire qu’ils fussent vides, bien qu’on les supposât perméables au calorique, à la lumière, à l’électricité, au magnétisme. Et notamment les dilatations, les contractions, les changements d’état des corps sous l’influence de réchauffement et du refroidissement ne s’expliquaient que par l’interposition d’un fluide, qui écartait leurs molécules lorsqu’il y pénétrait en grande quantité, et les laissait se rapprocher lorsqu’il s’échappait au dehors. Aussi la pluralité de ces fluides, qui pouvaient tous se rencontrer ensemble dans une même substance, ne laissait-elle pas d’être un peu embarrassante.
L’AIR
Soyons justes toutefois : la théorie de l’émission, fort dédaignée des gens qui se piquent de philosophie, a rendu à la science d’inappréciables services; elle a surtout, grâce à la facilité avec laquelle elle se prête aux démonstrations, puissamment contribué à faciliter l’enseignement et la vulgarisation de la physique : à telles enseignes qu’on est encore obligé de s’y tenir dans les cours élémentaires; car beaucoup d’enfants, et même des gens du monde, qui acceptent parfaitement l’intervention possible de trois ou quatre fluides, doués chacun de propriétés caractéristique et distinctes, seraient arrêtés en maint endroit lorsqu’il leur faudrait appliquer à l’intelligence de certains phénomènes l’hypothèse très belle, sans doute, mais un peu abstraite, des ondulations, qu’on a maintenant substituée à celle de l’émission.
J’essayerai pourtant d’initier mes lecteurs à cette nouvelle théorie, en m’efforçant de la rendre accessible aux esprits peu familiers avec les considérations philosophiques.
Cette théorie a pour point de départ la négation du vide. Elle suppose, par conséquent, l’immensité de l’espace, les intermondes, aussi bien que les interstices moléculaires des corps, entièrement remplis par un seul fluide d’une subtilité et d’une mobilité inconcevables, auquel elle restitue le nom d 'éther, que lui avaient donné les philosophes de l’antiquité. Et de même que le son n’est autre que l’effet de l’ébranlement communiqué à l’air ou à tout autre milieu par les vibrations des corps sonores, et se propageant sous la forme d’ondes ou d’ondulations ; de même aussi les phénomènes que nous appelons chaleur, lumière, électricité, magnétisme, ne seraient que des ondulations diversement amples et rapides imprimées à l’éther par des causes inconnues, et transmises par lui aux corps plus denses ou plus grossiers que nos sens nous permettent d’observer.
Dans cette hypothèse , tous les phénomènes physiques se trouvent ramenés à des modes variés d’un seul phénomène primordial, le mouvement. A la pluralité arbitraire des fluides impondérables se substitue semblablement l’unité du principe éthéré : que dis-je? peut-être de la matière elle-même. Car, une fois lancé dans de telles théories, rien n’empêche de les pousser jusqu’à leurs dernières conséquences. Rien n’empêche d’admettre qu’une même substance élémentaire, répandue dans les espaces infinis, a pu, en se condensant plus ou moins, en groupant ses atomes de mille et mille manières, donner naissance aux gaz, aux liquides, aux solides qui, agglomérés en masses énormes, ont formé les mondes, mais que partout autour de ceux-ci elle est demeurée dans son état primitif de fluidité. On est conduit ainsi, de déduction en déduction, à rattacher aux mouvements de l’éther, non seulement les phénomènes physiques, mais encore les phénomènes astronomiques, les évolutions des corps célestes; à expliquer de cette façon ce que Newton a appelé la gravitation, et qu’il rapportait à une cause indéfinissable, X attraction. Des faits d’une haute importance fournissent, il faut bien le dire, des arguments d’une grande valeur aux partisans des ondulations. Au premier rang se place le phénomène si curieux des interférences, observé d’abord en 1650 par le P. Grimaldi, et que Thomas Young et Fresnel ont mis dans tout son jour au commencement de ce siècle, mais seulement par rapport à la lumière.. Il consiste en ce