PREMIÈRE PARTIE
que, dans de certaines conditions, de la lumière ajoutée à de la lumière produit de V obscurité. Cet effet singulier, tout à fait inexplicable dans le système de l’émission, devient, au contraire, facile à comprendre, si l’on admet que la lumière se propage au sein de l’éther .par des ondulations analogues à celles qu’on voit à la surface d’un liquide. Il se passe alors dans les interférences des rayons, disons mieux, des ondulations lumineuses, quelque chose de semblable à ce qui arriverait si l’on jetait d’une même hauteur, dans une eau tranquille, deux pierres de même grosseur, à peu de distance l’une de l’autre. Les ondes circulaires soulevées par cette double perturbation de l’équilibre des molécules liquides viendraient se rencontrer sur une certaine étendue; leurs mouvements s’ajouteraient en des points donnés et détermineraient une agitation plus grande du liquide; mais en d’autres points ils se neutraliseraient, et l’eau resterait sensiblement calme. En un mot, on conçoit que deux ondulations lumineuses puissent, en se rencontrant, produire les ténèbres, comme on conçoit que deux mouvements quelconques, égaux et contraires, produisent l’immobilité. Ce qui donne, du reste, à cette explication tous les caractères de l’évidence, c’est qu’une chose absolument semblable a lieu lorsque des ondulations sonores de même longueur se croisent de telle façon que la demionde condensante de l’une rencontre la demi-onde dilatante de l’autre. Les deux sons se détruisent alors réciproquement, et le silence se fait. Ainsi un seul coup d’archet sur une corde de violon, une note donnée par une flûte ou par une clarinette produisent toujours un son; mais il peut très bien arriver que deux coups d’archet sur les cordes similaires de deux violons, que la même note donnée à la fois sur deux flûtes ou sur deux clarinettes ne produisent que le silence, et cela par un effet d’interférence sonore.
Ce n’est pas tout : si la théorie des ondulations est vraie pour la lumière, elle doit l’être aussi pour le calorique, et il doit se produire des interférences de rayons calorifiques comme il se produit des interférences de rayons lumineux. En effet, MM. Fizeau et Foucault ont démontré par l’expérience que des rayons calorifiques se rencontrant dans des conditions convenables s’entre-détruisent; qu’avec de la chaleur on peut faire du froid. Enfin il est aujourd’hui hors de doute que, comme le mouvement mécanique se transforme en chaleur, de même aussi la chaleur est susceptible de se transformer en mouvement mécanique; d’oû il est logique de conclure que la chaleur et le mouvement mécanique ne sont, au fond, qu’une seule et même chose : ce que MM. Joule, Hirn et Tyndall ont confirmé, du reste, en déterminant, et par le calcul et par l’expérience, l’équivalent mécanique de la chaleur.
Il l'esterait maintenant à étendre également le système du mouvement éthéré aux phénomènes électriques et magnétiques. Or rien assurément ne s’oppose à ce qu’on admette pour ces phénomènes une troisième et une quatrième espèce de mouvement se produisant au sein de l’éther. Il faut avouer cependant qu’en fait d’électricité et de magnétisme, l’hypothèse des fluides s’est si bien prêtée jusqu’ici à l’intelligence et à la démonstration des faits observés, sinon à leur explication philosophique, que les partisans les plus déterminés de la théorie des ondulations n’ont pas cru devoir insister sur son application à cet ordre de phénomènes.
L’AIR
II y aurait d’ailleurs plus d’une objection sérieuse à élever contre la doctrine qui nous occupe; et peut-être, en l’examinant à fond, trouverait-on qu’il faut, comme on dit vulgairement, en prendre et en laisser. Elle a sans doute un côté grandiose et positif qui satisfait à la fois l’imagination et la raison. Il y a quelque chose de vraiment beau, de vraiment digne du génie philosophique moderne, dans cette conception de l’unité de la nature et de la simplicité de ses procédés. La négation du vide répond à une sorte de pressentiment de l’esprit humain, à une horreur instinctive, dont les meilleurs arguments n’avaient jamais pu triompher entièrement, alors même que le système contraire était dans toute sa puissance. Elle résout, en outre, bien des difficultés que les plus habiles ne pouvaient qu’éluder par des détours ingénieux, et que le grand Newton lui-même avait reconnu invincibles. Elle s’accorde enfin manifestement avec les récentes découvertes de l’astronomie. Un astronome de Berlin, M. Encke, a trouvé, en 1819, que les comètes éprouvent, dans leur course à travers l’espace, une résistance capable de les faire dévier sensiblement de la route que le calcul leur assigne. En observant la marche de la comète qui porte son nom, durant ses apparitions successives, en 1822 et 1832, il a remarqué que sa position véritable anticipait sans cesse, et d’une manière uniforme, sur sa position calculée d’environ deux jours à chaque révolution : c’est-à-dire que le retour de cet astre s’effectuait constamment deux jours plus tôt qu’il n’aurait dû suivant le calcul théorique. Ce fait frappa si vivement Arago, qu’il écrivit en 1831 dans Y Annuaire du Bureau des longitudes : « La marche de la comète à courte période vient démontrer qu’un nouvel élément devra désormais être pris en considération : je veux parler de la résistance qu’une substance gazeuse très rare, qui remplit les espaces célestes, et qu’on est convenu d’appeler éther, oppose au déplacement de tous les corps qui la traversent. »
On a établi depuis que la déviation de cette comète est due à la résistance de la dernière atmosphère, prodigieusement dilatée, du soleil. Mais l’observation de M. Encke n’en reste pas moins une preuve du plein de l’espace, au moins en ce qui concerne notre système planétaire.
En résumé, on peut accorder, avec Lecouturier, « qu’une substance qui s’est manifestée par une pareille résistance opposée à un corps céleste soumis au calcul n’est plus hypothétique, » et avec M. William Thompson, « que l’existence d’un milieu formant à travers l’espace une communication matérielle jusqu’aux corps visibles ou invisibles les plus éloignés , ne doit plus être mise en doute. »
Mais le plein des espaces implique-t-il nécessairement la réalité du système des ondulations et l’identité d’essence entre la lumière, la chaleur, l’électricité et le magnétisme? La vitesse et l’amplitude plus ou moins grandes des vibrations de l’éther, leur direction longitudinale ou transversale suffisent- elles pour rendre compte des différences profondes que présentent les effets de ces agents? Ces vibrations donnent- elles la raison d’être des phénomènes si complexes du calorique latent et du calorique rayonnant, de la diathermanéité et de la conductibilité, des réfractions et des diffractions lumineuses, de la composition et de la décomposition de la lumière blanche, des attractions et des répulsions électriques, du pouvoir des pointes, des courants électriques et magnétiques?... Voilà ce qu’il est permis