DEUXIÈME PARTIE
spectacle de brouillards vus ainsi de haut, par une belle matinée ou par une belle nuit, est assurément un des plus saisissants et des plus curieux que les campagnes accidentées offrent aux amateurs de pittoresque. On l’observe journellement dans les pays de montagnes, sur les vallées arrosées par des cours d’eau ou coupées de marécages. Le soir, les brouillards se forment souvent avec assez d’abondance pour couvrir la vallée d’une nappe irrégulière, du sein de laquelle on voit saillir çà et là un arbre, un clocher d’église, une pointe de rocher, qu’on dirait noyés dans une inondation ou bien ensevelis sous des monceaux de neige. A mesure que la nuit s’avance, le brouillard va s’épaississant; mais aux premiers rayons du soleil, au premier souffle de la brise du matin, il s’entr’ouvre çà et là, se déchire, se subdivise en masses inégales. Bientôt ce ne sont plus que des nuages disséminés dans les gorges, dans les prairies, sur les flancs des collines. On dirait d’énormes moutons aux formes bizarres, à la toison blanche et floconneuse, errant et paissant sous la garde d’un pasteur invisible, et qui, les uns après les autres, disparaissent, s’évanouissent comme une vision fantastique.
Les brouillards sont surtout épais et fréquents dans les contrées humides, marécageuses, au-dessus des fleuves, des rivières, des lacs, lorsque la température de l’air est froide, et que celle du sol et des eaux se maintient à un degré plus élevé. C’est ce qu’on remarque, par exemple, pendant la plus grande partie de l’année, dans les Pays-Bas et la Grande-Bretagne, et pendant l’hiver à Paris. Londres est bien connu pour son atmosphère presque constamment brumeuse, et la renommée des brouillards de la Tamise n’est point usurpée. Il ne se passe point d’année, à Londres, où l’on ne soit plusieurs fois obligé d’allumer en plein jour les becs de gaz pour permettre aux passants de se reconnaître et de se guider tant bien que mal dans les rues. A Paris même, nous avons tous vu, en certains jours de novembre ou de décembre, les agents de police échelonnés de distance en distance avec des torches à la main, pour éclairer la marche des citadins.
On peut, d’après cela, se faire une idée de ce que sont les brumes de mer dans certains parages, notamment dans les hautes latitudes, sur le parcours des grands courants d’eau tiède dont les abondantes vapeurs se condensent incessamment au sein d’une atmosphère très froide. Ces brumes, très persistantes, et qui embrassent de vastes étendues, sont pour les marins, sur les routes très fréquentées par les navires, une source de sérieux dangers. Les feux et les signaux ne s’apercevant pas à quelques mètres de distance, il en résulte souvent, entre les navires qui se croisent au milieu de ces ténèbres impénétrables, des abordages meurtriers. La perte de l’un des bâtiments au moins, sinon de tous deux, est à peu près certaine. Tantôt, s’ils sont de force très inégale, c’est le plus fort qui passe pardessus le plus faible; tantôt c’est un navire qui enfonce son avant dans le flanc de l’autre, le coupe en deux, et lui-même, brisé par la violence du choc, ne peut ni porter secours à sa victime, ni se défendre contre la mer qui l’envahit et le fait sombrer.
On pourrait appeler les brouillards des nuages terrestres, et les nuages des brouillards aériens. Il est à remarquer cependant que si les seconds s’abaissent souvent vers la terre, ils n’y retombent jamais tout à fait, au lieu que les pre-
PHÉNOMÈNES DE L’AIR
miers demeurent rarement près du sol. Ceux-ci se dissipent par l’effet de la chaleur; ou bien ils achèvent de se condenser sous forme d’une petite pluie très fine, vulgairement connue sous les noms de bruine et de crachin; ou bien enfin ils s’élèvent dans l’air et deviennent des nuages proprement dits. MM. Becquerel pensent même que l’origine de tout nuage est un brouillard. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’en général la constitution de ces deux variétés de météores est identiquement la même. Je dis en général, parce que dans certains nuages, tels que celui que MM. Bixio et Barrai traversèrent avec leur aérostat le 20 juillet 1850, l’eau est à l’état solide. Mais, dans la grande majorité des cas, les nuages, comme les brouillards, sont formés d’une multitude infinie de très petites sphérules, dont Ivaemtz évalue le diamètre moyen à deux cent vingt-quatre dix-millièmes de de millimètre, entremêlées d’une grande quantité de gouttelettes d’eau. Ces sphérules sont- elles pleines ou creuses? Les météorologistes ne sont pas d’accord sur cette question. Cependant la plupart inclinent vers la seconde hypothèse, et considèrent ces éléments des nuages et des brouillards comme autant de petites bulles remplies, soit d’air, soit de vapeur, et dont l’eau n’est que l’ enveloppe. Ils les appellent, en conséquence, des vésicules de vapeur ou de la vapeur vésiculaire.
Quoi qu’il en soit, il se présente ici une question très importante, et qui a fort exercé la sagacité des physiciens : c’est celle de savoir quelle force tient suspendues à plusieurs centaines, à plusieurs milliers de mètres au-dessus du sol, les particules d’eau ou de glace qui constituent les nuages, et comment il se fait que ces derniers ne tombent jamais, bien que leur poids spécifique soit incontestablement plus considérable que celui de l’air. Cette apparente anomalie s’explique, en somme, d’une manière assez simple.
Nous devons admettre, dit Kaemtz, que les vésicules de brouillard sont plus lourdes que le milieu dans lequel elles sont suspendues; cependant elles s’élèvent avec une grande rapidité... En effet, un nuage n’est pas une masse immobile, comme on pourrait le croire en l’observant de loin; il est, au contraire, dans un mouvement perpétuel. Quand les vésicules entraînées par le vent arrivent dans un air sec, elles se dissolvent, tandis que du côté du vent la vapeur se précipite à l’état vésiculaire. Ainsi un nuage immobile en apparence s’abaisse souvent lentement, et sa partie inférieure se dissout continuellement, tandis que la supérieure s’accroît sans cesse par l’addition de nouvelles vésicules.
« Il existe, en outre, une force directement opposée à la chute des nuages : c’est celle des courants ascendants. Par un beau temps, la vésicule tombe avec une vitesse d’environ trois décimètres par seconde; mais le courant ascendant a une vitesse beaucoup plus considérable, et par conséquent il entraînera la vésicule.
« Qui n’a observé, ajoute le savant météorologiste, des graines, des plumes, du sable, etc., élevés à une hauteur prodigieuse, et transportés à de grandes distances? A plusieurs myriamètres de la côte d’Afrique, des navires ont été couverts de sable venant du Sahara, et l’on sait que le vent transporte à des distances énormes les cendres vomies par les volcans. Ces corps sont cependant beaucoup plus denses que les vésicules d’eau. Ne cherchons donc point à expliquer leur