DEUXIEME PARTIE
de vapeur a cessé, la trombe paraît avoir terminé son œuvre, car elle commence à se dissoudre par sa partie inférieure et à remonter lentement vers le nuage, dans lequel elle va bientôt se perdre. »
Nous voilà loin des tourbillons et des tempêtes tournantes. On conviendra aussi que le météore dépeint par M. Mouchez avec la précision d’un observateur qui a vu et bien vu ce dont il parle ne ressemble guère à ceux dont on trouve en maint endroit la description et l’image, et qu’on voit représentés sous la forme d’un cône nuageux plus ou moins ondulé, au-dessous duquel s’élève de la surface de la mer un autre cône liquide. Dans ces images, la trombe semble agir par aspiration. Dans la description de M. Mouchez, au contraire, elle paraît jouer le rôle d’un puissant soufflet qui refoule l’eau et la fait bouillonner d’abord, puis jaillir en poussière. La trombe, dans sa forme la plus simple, est donc un tube où l’air est projeté de haut en bas. Ce tube, on vient de le voir, est toujours enveloppé à sa partie supérieure d’une sorte de manchon, ce qui est déjà fort étrange et suppose l’action de deux colonnes d’air circulaires et concentriques. Quelle force soudaine peut déterminer, au milieu du calme de l’atmosphère, un mouvement vertical si étroitement et si nettement circonscrit? A quelles lois obéit cette force, qui se manifeste, puis s’évanouit sans qu’on sache ni comment elle prend naissance ni pourquoi elle cesse d’agir?...
M. Mouchez n’a jamais vu que les trombes fussent accompagnées d’éclairs ni de tonnerre. La pluie non plus ne coexiste pas avec la trombe : elle la précède rarement; mais elle la suit presque toujours. La durée totale du météore est de dix à vingt minutes. D’après les mesures assez exactes que M. Mouchez a pu prendre de trombes observées par lui à une distance de un ou de deux milles dans le golfe Persique et dans l’archipel de la Sonde, le diamètre inférieur du tube est de 5 à 10 mètres; son diamètre supérieur est deux ou trois fois plus grand; la hauteur du nuage varie entre 200 et 500 mètres. Le clapotis de la mer s’étend sur un cercle dont le diamètre est quatre ou cinq fois celui du météore, et la hauteur des vagues ne dépasse pas 1 mètre; d’où M. Mouchez conclut que les trombes ne sauraient faire courir le moindre danger à un navire, et que même une légère embarcation, rencontrant une trombe, ne recevrait qu’une forte douche d’eau ou de vapeur. Tout se passe le plus tranquillement du monde, et les diverses phases du phénomène se succèdent avec une régularité méthodique. M. Mouchez ne sait s’il existe réellement de ces « trombes de tempête » aux allures violentes, et dont les effets terribles ont été dépeints par quelques narrateurs à l’imagination vive et impressionnable. Quant à lui, il n’a jamais vu que des « trombes de calme », qui lui ont paru bien inoffensives , et ceux de ses collègues qui ont été, comme lui, à même d’observer les phénomènes de la mer, se sont accordés pour confirmer son témoignage. Pour ce qui est de l’explication physique de ce singulier météore, M. Mouchez la donne sous toute réserve, en disant simplement que « l’impression produite sur les témoins était exprimée par l’idée qu’une masse d’air étalée, subitement refroidie, tombait par son propre poids à travers des nuages doués d’une force de cohésion particulière ». Il faut avouer que voilà une explication qui n’explique pas grand’ chose; car il resterait à savoir d’où peut provenir le refroi-
PHÉNOMÈNES DE L’AIR
dissement subit de celte masse d’air devenue tout à coup si pesante; comment cette masse d’air froid et lourd se trouve isolée au milieu d’une atmosphère chaude; pourquoi elle tombe à travers des nuages d’une certaine sorte, et non à travers d’autres; quelle est cette « force de cohésion particulière » dont les nuages en question sont exceptionnellement doués : autant de points sur lesquels ni M. Mouchez ni personne n’est à même de nous renseigner.
On remarquera d’ailleurs que, dans la description qu’en donne le savant marin, il n’est nullement parlé de mouvement gyratoire; en revanche, M. Mouchez est très affirmatif sur ce point, que l’action de la trombe est une action foulante, de haut en bas, et non aspirante, de bas en haut : en quoi elle peut se rattacher, du moins par un côté, à la théorie favorite de M. Faye.
Un savant suédois, M. Hildebrandsson, a décrit de son côté un phénomène qui est, si l’on veut, une trombe, mais à coup sur une trombe d’une tout autre espèce que celles dont parle M. Mouchez : celles-ci, nous venons de le voir, sont incapables de faire aucun mal, et elles n’ont rien de commun avec les ouragans et les cyclones. Celle-là, au contraire, est une trombe tournante, qui a marqué son passage par de graves dégâts. Elle s’est produite le 18 août 1875, près de Hallsberg, dans la province de Kerissa, où elle a ravagé une grande étendue de pays. M. Hildebrandsson en a fait l’objet d’une enquête dont il a communiqué les résultats à l’Académie des sciences d’Upsal. M. Faye a cru reconnaître à première vue, dans la trombe de M. Hildebrandsson, un de ces tourbillons descendants qui lui sont chers, tandis que M. Hildebrandsson y voit un tourbillon ascendant et aspirant. Or il semble résulter des témoignages que la trombe était descendante, et non ascendante.
La déclaration d’un témoin oculaire, M. Lars Anderson, propriétaire à Wissberga- Utgard, ne laisse point de doute à cet égard. M. Lars Anderson raconte, en effet, qu’il était avec un valet dans la forêt au moment de la catastrophe, tout près du lieu où avait commencé la dévastation (à 130 mètres du centre et à une vingtaine de mètres seulement du bord de la trombe, d’après le plan dressé par M. Hildebrandsson). « Le temps était variable, dit-il, depuis le matin, et il pleuvait par intervalles. Quelques moments après une averse très forte, une masse de nuages venant du sud s’abaissa subitement au-dessus de nos têtes; je criai avec effroi au valet de prendre garde. » Dans le même instant l’éclair tombe sur un sapin à 130 mètres d’eux; on entend un fracas assourdissant, et en un clin d’œil tous les arbres sont renversés jusqu’à la limite de la forêt, où la trombe pratique, dit le mémoire de M. Faye, une trouée de 150 mètres de largeur. — Est-ce bien largeur qu’il faut lire? cela semble énorme : n’est-ce pas plutôt longueur?... Quoi qu’il en soit, la trombe, à partir de la lisière du bois, continue son chemin, détruisant sur son passage les maisons et couchant les blés dans les champs, « comme s’y l’on y avait fait passer un pesant rouleau. »
Cette dernière particularité n’est certes pas en faveur de l’hypothèse qui fait agir la trombe par aspiration, et je m’étonne que M. Faye ne l’ait pas relevée contre son adversaire. Celui-ci se préoccupe seulement de la manière dont les arbres ont été arrachés. Il remarque que, sur le bord de la trouée faite dans la forêt, tous les arbres étaient couchés obliquement au parcours de la trombe, et