CHAPITRE VII
Départ de M. Girard pour les Battages ; On lui
rend visite
Août allait finir, quand M. Rolland reçut une lettre de son ami lui disant que les battages allaient bientôt commencer et qu'il attendait le Français dont il avait parlé.
Le jour du départ, M,m Girard et les enfants qui n'avaient jamais quitté leur époux et père avaient bien le cœur gros, mais le fermier leur dit : Allons, pas de pleurnicheries, on dirait vraiment qu'il s'en va au bout du monde, quand il ne sera pas à plus de trente kilomètres d'ici. D'ailleurs, je vous promets que nous irons le voir dès que nos l'oins seront finis.
M. Rolland conduisait M. Girard et en route il lui dit :
— Vous allez vous trouver au milieu d'une population tout-à-fait hétérogène et venant peut-être des cinq parties du monde. Soyez bon. aimable et complaisant; mais, croyez-moi. ne vous lai^ point marcher sur le pied. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'ici la force prime le droit, mais elle est tenue en grande estime et qui sait se l'aire respecter est toujours bien vu. Doue, point de provocation mais point de reculade; vous passiez au régiment pour un excellent moniteur, rappele/.-vous-le au besoin.
Vous allez être pitcheur, c'est-à-dire chargé de remplir de gerbes de blé rangées en dizaines ^ir le
champ, les wagons (voitures) qui les transportent au moulin à battre (machine a battre) Travaillez
(6 L'AISANCE QUI vii.m
honnêtement et consciencieusement pour gagner votre argent : mais point de zèle, poinl <le surmenage; on ne vous en tiendrait pas compte et vous
seriez de plus la risée de vos camarades.
Je vous lais tenir cet emploi pour élargir autant que possible votre; expérience, car pour un débutant le travail est assez pénible. Dans sa Lettre, mon ami me dit qu'il craint surtout de manquer de chariots (teams). Dès que mes loins seront finis, je vous donnerai un wagon avec mes deux percherons. Ce sera pour vous un nouvel ouvrage (job), mieux payé et bien moins dur. On paie cette année les chargeurs (pitcheurs) 12 fr. oO et les voituriers ayant leur chariot (ou team) 2o fr. par jour. Quand vous travaillerez avec mon chariot vous aurez la moitié ; l'autre moitié me revenant pour la location de mes chevaux.
— Merci de tout ce que vous faites pour moi. Je tiendrai compte de vos recommandations et soyez tranquille, je saurai me faire respecter.
— Nous arrivons, je vais vous présenter à mon ami M. Paterson, vous installer et repartir le plus tôt possible, car je suis obligé de faire un petit détour pour prendre l'engagé qui va vous remplacer momentanément.
Une douzaine de jours plus tard, M. Rolland ayant fini ses foins, alla avec Mme Girard et les enfants voir leur cher exilé, dont on n'avait pas eu de nouvelles depuis son départ.
Gomme il avait plu abondamment pendant la nuit, le fermier pensait que c'était un jour propice, parce qu'on ne pourrait battre, ce qui permettrait de voir plus facilement M. Girard et de passer toute la journée avec lui.
Effectivement, on ne battait pas à la ferme.
M. Rolland resta avec son ami, pendant que M. Girard passait la journée entière avec sa femme et ses enfants et leur faisait visiter la ferme et les environs.
De retour chez lui. M. Rolland dit à Mmc Girard : Vous avez tellement accaparé votre mari, que c'est
à peine si j'ai pu l'entretenir cinq minutes. Eh bien, est-il content ?
— Certainement. Les mains lui ont l'ait un peu de mal les premiers jours: à part cela, comme il est habitué aux travaux manuels, il résiste assez facilement. Ce cpii rétonne surtout, c'est l'ordre et la rapidité des travaux. On travaille moins longtemps qu'en France et l'on fait bien plus de besogne. A D heures le lever pour les charretiers, à 6 heui pour les chargeurs : à t> heures 1/2 déjeuner (bonne et suffisante nourriture mais trop peu variée, suivant lui); à 7 heures un coup de silllet de la locomotive, déjà en pression dans le champ, annonce qu'il faut partir et de suite Les wagons dans lesquels montent les chargeurs s'en vont en trottinant. A midi, retour à la ferme en wagon, dîner : nouveau départ à une heure et demie et retour à la ferme de six heures à sept heures pour le souper, suivant le temps ou le désir de finir le battage d'un champ. Le dimanche, repos complet. On est nourri les jours de pluie, mais non payé et l'on peut taire ce que l'on veut; les engagés voisins retournent chez eux.
Le lendemain. M. Rolland envoyait le char promis à M. Girard, ce qui permettait à ce (hunier de l'aire parfois quelques courtes apparitions à la Sapinière, quand le mauvais temps empêchait les battages deux ou trois jours de suite.