CHAPITRE IX
L'Automne — Les peux du soir — Le Retour de M. Girard ; ses Impressions — Le Crédit
On était entré dans l'automne, qui était magni" fique. On avait bien eu de temps à autre quelques orages accompagnés d'éclairs éblouissants et de retentissants coups de tonnerre ; mais, dès le lendemain, toute trace en était effacée.
— L'automne, disait M. Rolland à Mme Girard, est pour moi la plus belle saison au iManitoba. Voyez ces admirables teintes des feuilles, si différentes en couleurs ; nos couchers de soleil sont de toute beauté. Le ciel est presque toujours bleu, et l'air est si pur et si vif que l'on se sent vivre réellement.
— Je suis de votre avis, les soirées sont splendides ; elles sont une fête pour les yeux. Et quel silence ! quelle douceur de toute la nature qui nous enveloppe et nous berce ! On dirait qu'elle s'attarde à nous caresser avant de devenir pour quelques mois insensible.
— Et puis, ajouta Madeleine, ce n'est pas comme en Normandie, on n'a pas besoin de traîner toujours un parapluie avec soi !
— C'est vrai, dit M. Rolland, il pleut très rarement. Aussi les marchands de parapluies du Manitoba qui ne faisaient pas leurs frais ici, ont dû redescendre au Bas-Canada où il paraît que le commerce est meilleur pour eux.
En rentrant le soir dune petite promenade, Léon demanda :
— Que sont ces feux fixes qu'on voit souvent le soir du côté du nord-ouest ?
— Ce sont les pailles que l'on brûle le soir, après les battages du jour, pour débarrasser plus vite le champ. On ne les utilise pas encore, du inoins pour une grande partie, mais cela changera bientôt.
Les battages allaient bientôt finir à certaines places et M. Girard avait annonce son retour prochain. On avait voulu le retenir pour aider aux labours, mais il avait refusé, craignant que M. Rolland n'eût besoin de son chariot (team).
Un soir, on allait se mettre à table pour souper, quand l'aboiement de Pataud lit sortir Madeleine, qui s'écria : C'est Papa ! et tout le monde d'accourir.
Comme son père sautait du wagon devant la porte, Madeleine lui dit : llow do y ou do, dear father.
— Very well and y ou, dear giri.
— Maman, papa comprend l'anglais et sait déjà le parler.
— Un peu, ma fille, pas par principes comme toi ; je ne fais encore que répéter les expressions que j'ai si souvent entendues pendant les battages.
— (/est sullisant, dit M. Rolland. L'essentiel est de comprendre les autres et de pouvoir se faire comprendre. Allons à table, vous devez avoir faim. Mais sapristi, mes chevaux n'ont pas l'air d'avoir trop soulfert, ils ont au moins un pouce de graisse sur les côtes.
— Oui, reprit M. Girard, l'avoine ne coûte pas cher aux habitants, aussi on ne la ménage pas aux chevaux. J'ai même entendu dire qu'il y avait nombre de petits fermiers qui, outre L'appât des gages, allaient aussi aux battages pour remettre leurs chevaux en bon état sans bourse délier.
— Tiens, lui dit sa femme, tu vas manger du canard tué par ton fils qui s'est enfin décidé à en abattre quelques-uns.
— Et moi, s'écria Madeleine, je vais Caire goûter à mon papa de mes confitures <1<' pembinas. Il y a des Français, paraît-il, qui ne veulent pas en manger, sous prétexte que cela sent un drôle de goût :
moi je les trouve excellentes.
— Ce soir, en votre honneur, dit M. liolland, on ne boira pas de thé, dont vous avez dû avoir une indigestion pendant les battages, nous goûterons à la piquette que j'ai faite en votre absence, avec laide de votre femme, qui sait maintenant comment opérer.
Après le repas qui fut très gai, M. Girard établit ses comptes :
11 jours comme pitcheur, à 12 fr. 50 . . . 137 fr. 50 45 jours avec le team, à 25 fr 1125 »»
Ensemble Ï262~fr. 50
lui revenant pour 700 fr. et à M. Rolland pour 562 fr. 50.
— Eh bien ! lui dit ce dernier, auriez-vous éclairé (gagné) cela en France en deux mois ?
— Non certainement, aussi je suis très content. Conduire un chariot aux battages n'est point d'ailleurs un travail pénible et je vous promets, qu'une fois établi je n'oublierai pas d'y aller chaque fois que cela me sera possible.
Avez-vous eu des ennuis avec les autres engagés ?
— Une seule petite affaire. Un individu de nationalité inconnue paraissait vouloir dominer tout le monde et m'appelait souvent My dear frenchman, en prenant un air d'ironie. Je me fis expliquer le seul de ces trois mots que je ne comprenais pas et attendis patiemment. Il y avait déjà plus d'un mois que j'étais arrivé, lorsqu'un jour en sortant de dîner il recommença à m'appeler en présence de tous les engagés : son cher Français. Cette fois, la moutarde me monta au nez. Nous nous
trouvions alors près d'un grand bassin, qui servait d'abreuvoir. Gomme je savais qu'il comprenait Le français, je lui dis : Cessez vos plaisanteries qui me déplaisent ou je vous f. à L'eau. Il se mit à pire d'un air narquois et s'avança vers moi, en me défiant avec ses poings mis en avant, comme s'il voulait me boxer. C'en était trop. Je lui sautai au collet et, maigre sa force de résistance, une minute ne s'était pas écoulée qu'il barbotait dans le bassin comme nn canard. Je m'étais mis sur la défensive, pensant qu'un autre allait vouloir le venger. Je me trompais, pas un ne bougea, on cria même Hurrah ! tellement on était content d'échapper à la petite tyrannie de cet homme. Je n'ai pas eu ensuite la moindre altercation; au contraire, tout le monde était aimable pour moi. Votre leçon m'avait profité.
— Que pensez-vous des fermes à céréales?
— Gomme voire ami, outre sa grande ferine, possède plusieurs machines à battre, nous allions dans les fermes voisines et j'ai eu ainsi l'occasion d'en voir plusieurs. 11 y en a d'admirablement organisées. Quelle différence avec nos fermes de France ! mais aussi quel matériel il faut et combien sont grandes les dépenses premières ! Dans les bonnes années, les bénéfices doivent être considérables, mais combien de risques à courir. Vous aviez bien raison de me dire que celui qui commence sans les capitaux sullisants est un fou qui court à sa ruine, à moins de circonstances très heureuses et conséquemment fort rares.
- Ce qui tente ici les colons, reprit M. llolland, c'est la facilité trop grande avec laquelle on obtient du crédit. Tout individu établi et qui n'a point une trop mauvaise réputation peut presque acheter en terres, animaux et mobilier tout ce qu'il veut, pourvu qu'il donne sur chaque acquisition un à
compte proportionne] à la valeur de l'achat.
— Mais alors, les vendeurs doivent souvcii! subir des pertes .
— Très rarement, au contraire ce sont toujour les acheteurs qui perdent. D'abord, tout ce qui est vendu à crédit coûte toujours bien plus cher que qui est vendu cash (argent comptant). Puis, sur les terres le vendeur prend un mort gage (hypothèque), on ne remet à l'acquéreur les titres de propriété que lorsque ce dernier a fini par se libérer. Pour les animaux et le mobilier, le vendeur prend ce que l'on appelle ici une lien-note qui lui assure non seulement un privilège mais un droit de suite sur l'objet vendu, de telle manière qu'il peut en faire la revendication en tout temps et n'importe dans quelle main il se trouve. Il ne peut donc perdre, qu'en cas de mort si c'est un animal et qu'en cas de brisure ou incendie, si c'est du mobilier, Or. une clause de la loi lui permet facilement de faire face et même au delà, à ces deux aléas. Tous les acomptes versés sont acquis au vendeur et perdus par l'acheteur, si ce dernier ne se libère pas entièrement dans le temps fixé. C'est ainsi que lors du Boom de Winnipeg, il y a vingt-cinq ans. des fortunes furent faites et défaites en un clin d'œil.
— Je suis bien content de savoir cela et j'en ferai mon profit. Ainsi, si j'achète un cheval 1,000 fr. sur lequel je donne 800 fr., on me garde mes 800 fr. et l'on reprend le cheval si je ne paie pas en temps fixé les 200 fr. de différence.
— Parfaitement, vous avez compris. J'ajouterai que jusqu'à présent, 11 n'existe pas de loi contre l'usure. Vous voyez maintenant le danger du crédit et combien il est mauvais d'acheter sans être sûr de pouvoir faire face dans le temps voulu au montant des billets que l'on a souscrits.