CHAPITRE
Jour d'Actions de grâces - Préparatifs pour
l'Hiver — Vente d'Animaux $ras — Mise
à l'Etablc — Bêtes égarées — L'Enclos
M. Uolland dit un matin aux enfants qui partaient pour l'école : Vous passerez au magasin pour prendre le dindon que j'ai commandé la semaine dernière.
— En l'honneur de quelle fête, ce dindon? demanda M. Girard.
— En l'honneur de Tanks^içing dajr, c'est-à-dire du jour des actions de grâces, qui a lieu mardi. (]' est encore une fête civique de la Puissance, fixée par un arrêté du gouverneur, mais célébrée bien plus clans les villes qu'à la campagne. Pas de dîner ce jour-là sans un dindon ; et, pour vous remémorer la lé Le, j'ai tenu aussi à vous en l'aire manger. Ce jour-là les écoles, les banques et les maisons de commerce ferment.
— Alors, mardi, nous avons congé? dit Madeleine.
— Certainement.
— Décidément, reprit-elle, ces fêtes civiques ont du bon !
L'automne s'avançait; à la ferme, on se préparait pour l'hiver.
Les pal aies (pommes de terre) étaient déjà en cave et l'on rentrait les autres légumes du jardin.
On avait blanchi la maison, on réparait les étables et l'on ramenait de la plaine le plus de foin possible.
Déjà les nuits étaient fraîches et le soir on mettait
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à l'étable les vaches laitières et les jeunes veaux. Quelques averses de neige étaient tombées, sans laisser encore de traces sur la terre.
Bientôt on vit les outardes, Les oies repasser en
bandes ; les canards devenaient plus raies de jour en jour, il gelait fort la nuit. C'était le signe certain de l'approche de l'hiver.
— Vous savez, dit un soir M. Rolland aux époux Girard : l'hiver est très beau et très sain au Manitoba ; mais il est aussi très rigoureux et l'on doit prendre quelques précautions pour se protéger du froid. On a bien quelquefois en novembre l'été de la St-Martin, qu'on appelle ici l'été des sauvages, mais il ne faut pas trop y compter et il est prudent dès maintenant d'acheter ce qui vous est nécessaire.
J'ai reçu hier le catalogue d'hiver d'une des plus grandes maisons de l'Ouest. Examinez-le et je vous aiderai à faire votre choix. Voici d'abord ce qu'il vous est indispensable d'acheter :
Pour M. Girard, xm Jur coat (pardessus en fourrures); un cap (casquette en fourrures appelée aussi casque) ; deux paires de gloves (gants), une en peau et l'autre en laine ; une paire de rubbers (caoutchoucs), pour les étables ; une paire de mocassins (chaussures sauvages molles, en peau d'orignal) ; enfin pour vous habiller, une paire de felt boots (bottines à semelle de feutre).
Les mêmes articles sont nécessaires à Léon et à Madeleine pour aller à l'école et rester dehors, comme ils le font souvent.
Quand à Mme Girard, sortant peu et surtout ne travaillant pas au dehors, son gros pardessus en drap lui suffira en y faisant ajouter un storm colla/- (collet de fourrures contre les poudi^eries).
Ce choix fait, le montant des achats s'élevait à
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460 fr., chiffre qui parut élevé à M. Girard : ce dernier ne put s'empêcher de dire :
— Presque tous mes gages des battages vont y passer !
— C'est vrai, répliqua Le fermier, mais les dépenses seraient encore bien plus élevées si vous n'aviez eu soin d'apporter de France chaussettes. caleçons et tricots en laine qui coûtent plus cher ici cl ne sont pas de si bonne qualité. Je suppose que vous ne tenez pas à vous geler ni à rester les bras croises auprès du poêle; donc ces achats sont indispensables pour vous permettre de travailler dehors, sans danger pour votre santé. Et puis ces dépenses ne sont pas annuelles, car les paletots en fourrures, qui en constituent la plus grande partie, durent pas mal d'années si Ion en prend soin. Pendant que nous parlons d'achats, il est bon que vous sachiez, ce que beaucoup de colons ignorent ou du moins mettent rarement en pratique, c'est qu'il est toujours Lies avantageux, quand on ne tient pas à être up to date, c'est-à-dire du dernier chic, d'acheter en hiver les articles d'été et vice versa. A la iin de chaque saison, les magasins l'ont de grands rabais pour débarrasser leurs déparlements (comptoirs) et l'on trouve à faire de superbes acquisitions à très bon compte.
Quelques jours plus tard, un marchand vint à la terme pour acheter des animaux gras et M. Rolland lui vendit un lot de dix bêtes à cornes de deux à trois ans pour 1.750 fr., soit une moyenne de 17o fr. par tête. Les animaux étaient livrables sous quinze jours et l'acquéreur remit à valoir 100 fr. dont il reçut quittance.
Quand le marchand fut parti, M. Girard demanda ce que signifiaient ces 100 fr. reçus à valoir.
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— C'est une garantie de la bonne loi du marché. Pendant les quinze jours fixés pour la Livraison, je ne puis disposer des animaux qui sont censés ne plus m'appartenir. Passé ce délai, si l'acquéreur n a pas pris livraison, j'ai le droit de vendre mes animaux à un autre acheteur et de plus je garde à titre d'indemnité les 100 fr. remis. C'est une excellente mesure qui assure à l'acquéreur la livraison dans Le délai fixé et préserve le vendeur de tout mauvais plaisant qui viendrait simuler un achat pour l'aire une farce ou pour empêcher un concurrent d'acheter. Le marchand me paiera comptant le surplus de son acquisition en prenant livraison. Il va de soi que ce délai n'est pas strict entre gens honorables et que si de part ou d'autre une circonstance majeure impose un délai dans la livraison, il est toujours accordé.
Le temps devenait plus froid, la neige plus abondante et l'on rentra définitivement aux étables les vaches laitières et les petits veaux .
— Maintenant, dit le fermier à M. Girard, à part quelques jours exceptionnels, ces animaux ne sortiront plus qu'une fois par jour et seulement le temps nécessaire pour les abreuver. Quand il gèle à 30° et 40°, vous verrez que ce n'est pas une petite besogne que de donner à boire à tout un troupeau et qu'il est bon de s'assurer à portée un bon puits ou un marais assez profond dont il faudra casser la glace chaque jour. Dans les grandes fermes, l'eau provenant d'un puits très profond et ne gelant pas est amenée dans des auges placées à la tête des animaux.
— Pourquoi ne rentrez-vous pas aussi les animaux de deux, trois et quatre ans qui viennent coucher le soir dans le parc aux vaches ?
— Pour économiser le foin le plus possible. Ces
animaux vont en prairie et y trouvent à vivre, puisqu'ils se maintiennent en bon état ; c'est donc autant de foin de gagne. J'en rentrerai un certain nombre ; mais chaque hiver, à moins d'un froid exceptionnel, j'hiverne dehors les animaux les plus robustes. Lorsque ces bêtes se trouvent à l'abri (1 un bois comme celui-ci, elles ne souffrent pas et sont en très bon ordre au printemps ; seulement il faut leur donner un peu plus de foin qu'à celles qui sont dans les étables. En revanche, je gagne de la place et je n'ai point à vider leurs stalles chaque jour.
M. Rolland, s 'apercevant qu'il lui manquait quelques animaux, alla à Lear recherche avec M. Girard. En route, il lui dit :
— J'ai remarqué que parmi les animaux rentrés à la ferme, il y a quelques bêtes étrangères ; je les nourrirai jusqu'à ce qu'on vienne les réclamer, comme font pour les miennes les propriétaires des fermes où elles s'en sont allées. C'est un service (pion se rend entre voisins. Cependant, passé le premier ou le quinze novembre, suivant les municipalités, les animaux ne doivent plus errer en plaine où ils abîmeraient les meules de foin; on peut les mettre de suite à Yenclos ou se faire payer leur nourriture; mais on agit ainsi seulement lorsqu'ils viennent de municipalités éloignées et qu'on n'en connaît pas les propriétaires.
— Qu'est-ce donc qu'un enclos ?
— L'enclos est ce qu'on appelle en Fran< e la fourrière* On y mène les animaux perdus, égarés ou qui causent du dommage. Avant de les reprendre, le propriétaire est obligé de payer les IV. de déplacement à celui qui les a conduits, les frais <lc nourriture pendant leur séjour et les honoraires du
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gardien. Au bout d'un mois et après des publications légales, les animaux non réclamés sont vendu aux enchères et, une fois les frais déduits, 1»' surplus du prix de vente est envoyé au trésorier proi incial,
au compte de qui de droit.