‹ L'aisance qui vientChapitre 14 sur 45 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

L'Hiver — Scirée de Paniers — pin d'Année — Une Noce de Métis — Les Marionnettes

L'hiver était venu. Les journées un peu monotones 86 passaient à traire les quelques vaches non taries, à vider les étables. à abreuver les animaux et à leur donner le foin que Ton charriait de la prairie les jours où il ne faisait pas trop froid et où, surtout, le vent ne s'élevait point.

Pendant les longues soirées on recevait de temps en temps quelques voisins chez lesquels on allait aussi veilla- . C'étaient des parties «le cartes, des lectures, des causeries interminables pendant que souvent dames et jeunes filles travaillaient à L'aiguille. Oh ! Les agréables heures qui passaient ainsi ! Puis il fallait se quitter. Et, tandis que sur les magnifiques routes blanches le traîneau emportait les voyageurs emmitouflés, lentement s'éteignait le joyeux tintement de sa clochette dans la transparence d'un air admirablement pur que traversaient les i-ayons glacés des étoiles étincelantes.

A moins de très gros froids, les enfants allaient chaque joui- à L'école. Sur la neige sèche glissait le [rameau Léger; ils s'amusaient à lui faire suivre de fantaisistes détours, prenant d'assaut des monticules gelés et dévalant sur les coulées de glace : de vraies montagnes laisses ! disait Madeleine.

Léon «tait fier de son capot (le fourrure, bien que sa sœur, pour le taquiner, l'appelât : mon oit Le < -asque de Madeleine dérangeait un peu sa coiffure, mais, malgré sa coquetterie nais inte, elle s en accommodait afin de protéger ses oreilles contre les surprises d'un froid intense et immobile.

64 l/ USANCE QUI VIKNT

En réalité, ils ne souffraient pas de l'hiver; une fois ou deux ils avaient bien commence'* à se [geler le bout du nez, une prompte friction avec <le la neige avait tôt fait de rappeler le sang dans la partie atteinte et tout danger se trouvait écarté.

Un soir Madeleine annonça qu'il y aurait une soirée de paniers pour jeunes filles le samedi suivant, dans l'école.

— Irons-nous? demanda-t-elle.

— Mais certainement, répondit le fermier. Les distractions ne sont pas assez nombreuses ici pour qu'on n'en profite pas. Seulement, c'est plutôt une soirée pour la jeunesse. Mme Girard accompagnera ses enfants pendant que son mari et moi resterons ici à veiller avec des amis.

— Ferai-je aussi un panier?

— Pourquoi pas? Ta mère te l'ornera, et je me charge de le remplir, es-tu contente ?

— Certainement, et pour vous remercier, je vous ferai le récit de la soirée.

Le samedi soir, il était plus de dix heures quand Mme Girard et ses enfants rentrèrent à la Sapinière. Les voisins qui étaient venus veiller venaient de partir.

— Eh bien, demanda M. Girard, vous êtes-vous bien amusés ?

— Assez, répondit sa femme.

~ Et nous beaucoup ! s'écrièrent les enfants.

— Raconte nous cela, Madeleine, dit M. Rolland, à ta figure on voit que c'est toi qui a eu le plus de fan (plaisir). Gela va intéresser ton père.

— Quand nous sommes arrivés, l'école était déjà presque pleine de jeunes gens, jeunes filles et mamans. Au bout de la salle, il y avait une grande

! LISAKGB QT l VIKXT 65'

table sur laquelle étaient placés les paniers dos jeunes filles. A cette table M. le Curé présidait, assisté d'un jeune homme nommé François et qui allait -.faire l'office à'encanteur (eommissaire-priseur).

À un signal donné par M. le Curé, l'encanteur prit au hasard (dit-il) un panier sur la table et le mit aux enchères. Rien n'indiquait et personne n'était censé savoir à qui le panier appartenait, sauf l'encanteur qui l'avait reçu des mains de la jeune fille. Souvent (du moins, je le crois) il avertissait d'un signe convenu le cavalier de la demoiselle, quand celle-ci ne le renseignait pas elle-même.

Mon panier n'était pas plus vilain que les autres : mais n'ayant pas encore de cavalier et connaissant relativement peu de monde, j'avais une peur affreuse qu'il se vendît mal, car il parait que c'est un déshonneur pour la propriétaire. Vendu le septième, il a atteint quinze francs, ce qui est un peu au dessus de la moyenne. Vous pensez si j'étais contente et hère. I! a clé acheté par un Canadien : Baptiste La fleur, un grand jeune homme qui va encore à l'école et que je connais un peu.

Quand les enchères ont été terminées, il est venu me trouver en disant : C'est à toi ce panier. — Oui. lui dis-je, un peu étonnée de ce qu'il me tutoyait. mais j'ai appris que c'est l'habitude ici. — Alors, viens luncher avec moi. — Je l'ai suivi sur un banc pendant que les autres jeunes filles faisaient de même, car c'est l'usage que nous mangions avec l'acheteur le contenu du panier, que ce dernier emporte ensuite comme souvenir. Arrivés au banc, il m'a dit : Assieds-toi. gene-toi pas et fais voir ce <[u il y a là-dedans. — Nous avons mangé en riant cl causant, les sandwichs, les petits gâteaux et vide la petite bouteille de vin que vous m aviez donné*'.

66 I, US VNCE QUI vil. \ï

— 11 n'y a rien eu de particulier? demanda M. Rolland.

— Oui. c'est vrai, j'oubliais. Les prix de chaque panier allaient de 3 f. 7o à 30 francs. Ce dernier prix a été atteint par le panier de celle qu'on appelle ici : La Belle des Belles. Ce n'est point son cavalier qui l'a acheté, mais un rival qu'elle déteste et qui a sans doute agi ainsi pour lui faire une farce. Il lui a fallu manger avec ce jeune homme, mais on voyait que c'était à contre-cœur. 11 parait qu'elle est furieuse contre son cavalier et qu'une rupture est possible ! Pendant la dinette, M. le Curé se promenait dans la salle, disant un mot à chaque couple. Tiens, j'oubliais de vous dire aussi que mon grand frère ici présent a acheté 7 fr. 50 le panier d'une Canadienne : Mlle Blanche Ladouceur. une camarade d'école, avec laquelle il parait au mieux. Au départ, j'ai même dit en riant à la jeune fille : Au revoir, ma future belle-sœur !

— Pour être juste, s'écria Léon, Madeleine aurait dû ajouter que l'acheteur de son panier lui a fait la meilleure impression. Si j'étais taquin comme elle, j'aurais aussi bien pu lui dire : Adieu, futur beaufrère !

— Ainsi, dit M. Girard, me voilà menacé de perdre mes deux enfants d'un seul coup.

— Rassure-toi, répondit sa femme : Tout cela n'est que de l'enfantillage. Le meilleur résultat de la soirée, c'est qu'elle produit 260 fr., nous a annoncé M. le Curé, qui vont servir à réparer les murs du cimetière. Voilà le véritable beau côté de cette réunion.

— Que \ ;isez-vous de ces soirées de paniers ? demanda le fermier.

— Je n'y vois rien de mal. J'ai cependant remarqué

l'aI8AN< i: QUI V1BNT <>7

que L'on a trop I air ici de peser la considération

des jeunes filles à la cherté de leurs paniers et que la vanité et la jalousie doivent souvent y trouver leur compte.

Noël arriva. Un vent assez vif, qui rendait les sorties pénibles, nuisit à l'éclat de cette fête si belle et si touchante qui vient couronner l'année. Cependant l'abbé Boussard. aidé des bonnes sœurs et de ses paroissiens, donna dans son église joliment ornée toute la solennité possible aux cérémonies: les chanteurs ne manquaient pas de talent, et M. Girard leur apporta l'appoint d'une voix juste et puissante. A la maison ce fut une journée animée et joyeuse; dans la salle à manger que décoraient de petites branches de sapin étaient réunis quelques invités et la ménagère s'était surpassée pour faire apprécier la cuisine et les pâtisseries normandes. Aimable tète qui transportait par la pensée les nouveaux colons dans le cher village natal... si loin, si loin par delà l'Océan.

Le jour de L'an s'écoula dans l'intimité. M. Rolland olfrit aux enfants quelques livres se rapportant au Canada, et qui furent reçus avec gratitude. « Connaître le Canada, disait-il. c'est l'aimer; et joindre l'amour du Canada à celui de la vieille France, c'est être deux fois Français ». Non seulement Léon et Madeleine, mais aussi leurs parents lisaient ces ouvrages avec un réel et profond intérêt, et c'était le sujet de conversations sans fin : Nous sommes déjà Canadiens, observaient-ils. et notre affection ne l'ait pas de différence entre les Français du vieux pays et ceux du Nouveau-Monde !

Dans la seconde quinzaine de janvier, un jeune Métis, qui avait travaillé à la ferme pendant Les foins, vint annoncer qu'il se mariait Le mardi suivant el qu'il serait content si tout le monde de la

ferme voulait venir à la noce. Apres avoir consulté

M. et Mmc Girard, M. Rolland accepta.

— Mmc Girard et Jes enfants, dit-il. iront à L'église et reviendront avec la noce. Quant à M. Girard el à moi, comme tous les engages sont partis, nous ne pourrons vous rejoindre que dans l'après-midi, lorsque nous aurons lini le train (travail de chaque jour).

Quand tous deux arrivèrent à la maison où se laisait la noce, il était près de six heures. Le repas était fini depuis longtemps, mais à la table restée mise on leur servit force viandes, poissons, tartes, confitures, café, thé et whiskey. Puis, ils se rendirent dans un appartement voisin où Ton dansait. non pas les sets, valses et autres danses interdites par M. le Curé, mais les rills à huit, la gigue et autres danses locales.

Madeleine, toute animée, s'efforçait de tenir tète de son mieux à M. Lafleur qui dansait fort bien la gigue.

— En sautillant toujours presque à la même place, tu vas te fatiguer, lui dit son père.

— Il faut bien apprendre ! On m'a déjà montré le rill à huit, la danse du lièvre et Ton a promis de me faire danser la danse de la tortue, de Fécrevisse, du crochet, la danse du brandy, la danse des mouchoirs et d'autres dont je ne me rappelle plus les noms. Allons ! mon cher papa, ta petite fille n'a x)as trop d'occasions de se divertir ! Laisse-la aujourd'hui prendre ses ébats sous l'œil de maman.

— Et de son petit cavalier ! dit le fermier.

— Il n'y a pas grand mal, je suppose. Allez donc voir un peu Léon qui fait des grâces là-bas auprès de M1,e Ladouceur.

l'aisance qui vient uî>

— Coquille! tu veux te débarrasser de nous. Eh bien on te quitte. Amuse-toi bien.

On était maintenant en plein hiver.

— Ici, dit M. Rolland à M. Girard, l'époque où Le froid est le plus intense va du 1") janvier au lo février. Le thermomètre descend souvent à 10° et plus d'une année je L'ai vu baisser un jour ou deux à 52°. En prenant des précautions on supporte assez facilement ces gros froids fort piquants assurément, mais qui. étant toujours secs, sont hygiéniques. Je préfère aller au village par 10° de froitl et un air calme qu'avec 20° et du vent. C'est le vent, assez rare d'ailleurs, qui est dur à supporter.

Un soir, comme tous deux revenait., i de veiller chez un voisin, il lit cette remarque : Demain, nous ne pourrons pas charrier de foin.

— Pourquoi donc ?

— Regardez le ciel. Vous voyez ces nombreux rayons aujourd'hui blancs mais qui parfois sont toutes les couleurs du prisme : iis paraissent émerger d'un même centre : on dirait qu'ils ' i*embleni ils changent continuellement de place, ici. on croit que c'est une sorte d'aurore boréale, mais ii faudl être météorologiste pour vous expliquer ce phénomène. La croyance populaire dans la contrée est que ces rayons qu'on appelle des marionnettes. annoncent toujours du vent et j'ai remarqué que c'était souvent vrai. Voilà pourquoi je vous ai dit qu'à cause du vent qu'il fera demain nous ne pourrions pas charrier de foin.

— C'est un spectacle magnifique que je n'ai jamais vu en France et que je n'avais jamais remarqué ici.

— Ce n'est pas étonnant. Ces rayons n'apparaissent que dans l'hiver et toujours à une heure

7() i. M8ANCE <.>» i VIBN1

avancée de La soirée. Mors que toul le monde est

généralement rentré à la maison.

' M" Girard ne sortait guère que Le dimanche pour aller à la messe, mais parfois Le samedi, Lorsque le froid n'était pas trop intense, Léon lu promenait en

traîneau aux environs de la ferme, bon grand plaisir était d'effrayer sa mère en lui taisant grimper les montagnes' russes. Elle Le pondait bien un peu pour la (orme, mais, reconnaissant qu il 11 J avait aueun danger, elle avait fini par y prendre plaisir et rentrait toujours contente de ces petit, 8 promenades qui l'entretenaient en bonne santé.

Page 1