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CHAPITRE XIII

Le Printemps — Visite de Homesteads —

M. Girard retourne travailler —

Les Morilles

La fonte des neiges avait rempli d'eau les coulées de la plaine et, pour se rendre à l'école, les enfants devaient en traverser plusieurs. Madeleine avait d'abord eu un peu peur en voyant le cheval s'arrêter parfois au milieu de l'eau pour boire ; mais bientôt elle s'en amusa. On ne faisait plus que traverser les coulées, on les suivait quelque temps dans leur longueur. Si tu savais, maman, disait Madeleine, comme c'est drôle de se promener en voiture dans l'eau !

Mme Girard n'était pas ravie du printemps et surtout du dégel. On ne peut faire, disait-elle, un pas dans la cour, sans être crotté affreusement et cette boue noirâtre et collante est tellement tenace, qu'il faut plusieurs jours pour la faire partir. Ce doit être la saison la plus désagréable du Manitoba.

Vers le quinze mars, M. Rolland reçut une lettre de M. Paterson lui disant qu'il avait besoin d'un team pour finir ses labours et l'aider à ensemencer.

— Si vous voulez me prêter vos chevaux, s'écria M. Girard, je suis prêt à partir ; cela m'aidera à gagner un peu d'argent, car j'ai envie de m'installer à l'automne, ne voulant pas abuser de votre hospitalité.

— Je n'aurais pas osé vous le proposer, de crainte que Mme Girard ne me reprochât de vous éloigner d'elle, mais je vous approuve. Vous verrez comment se font les labours, les ensemencements et cela vous

servira plus tard. Ici, en plus d'une circonstance, l'expérience vaut autant que l'argent.

— Je vais vous dire mes projets :

J'avais d'abord eu l'intention d'attendre que mon fils ait dix-huit ans, pour pouvoir prendre deux homesteads contigus, ou du moins assez rapprochés, pour profiter de la loi qui permet à un colon demeurant avec son père dans un rayon de neuf milles, de pouvoir obtenir sa patente sans être oblige de demeurer et de construire une maison sur son lot, •nais j'ai réfléchi qu'il me fallait attendre encore deux ans et je suis déterminé à prendre une concession de suite.

— Oui, je vois, vous avez hàtc de devenir propriétaire ; c'est tout naturel, puisque vous êtes venu ici pour cela.

— Vous m'avez dit, la semaine dernière, qu'il y avait encore quelques homesteads à prendre à quarante milles à l'ouest d'ici, dans une région française, et de plus que, pour bien juger de la valeur d'un terrain, il fallait le voir au printemps et à l'automne. Je voudrais voir ces homesteads avant mon départ, j'y retournerai à l'automne et si l'un d'eux me plaît je ferai mon entrée de suite.

— Entendu. Je dois dire, en faveur de votre projet, que j'ai appris tout récemment qu'un chemin de fer depuis longtemps projeté allait enfin se faire et passer au travers ou du moins non loin de ce quartier assez déshérité actuellement au point de vue des communications. Si la ligne se construit, elle augmentera certainement la valeur des terres. Si vous le voulez, nous partirons la semaine prochaine, c'est un voyage de trois ou quatre jours, peut-être plus, suivant le temps et l'état de la route. Je prendrai un Métis pour nous accompagner.

— Pourquoi ce Métis, avec nous, puisque toutes les sections et townships sont indiqués par defl poteaux ?

— Allons, vous êtes comme bien d'autres, vous vous figurez toujours être en France, avec de belles routes parsemées d'habitations et pourvues de multiples indicateurs. Vous n'avez pas encore passé de printemps ici et vous ne savez pas les surprises qu'il peut nous réserver. Le climat du Manitoba est très sain, mais il a ses inconvénients très dangereux pour les ivrognes et les imprudents. Nous ne sommes pas des ivrognes, évitons d'être imprudents. En tout temps les variations de température sont énormes ; et surtout à cette époque de l'année le temps est des plus incertains. Nous pouvons partir par un radieux soleil et être pris en route ou arriver avec une furieuse tempête de neige et un froid glacial. Etes-vous capable d'allumer du feu quand la neige tombe par rafales ? Savez-vous dresser une tente assez solidement pour résister à un vent violent ou la disposer de manière à n'être pas mouillé à l'intérieur quand la pluie tombe par torrents ? Non, n'est-ce pas ? Eh bien, alors que nous y perdrions notre temps et notre patience, sans compter peut-être quelques doigts gelés, ce sera un jeu pour notre Métis de faire tout cela en très peu de temps. Vous verrez comment il procède et cela vous sera très utile, car il est excessivement rare qu'un colon ne soit obligé de coucher parfois à la belle étoile. Mais j'ai une autre raison pour le prendre. Il y a déjà quelques années que l'arpentage a été fait dans cette contrée et bien des poteaux indicateurs se trouvent aujourd'hui cachés dans des marais ou des bosquets ; quant aux lignes tirées dans les bois, la plupart ne sont plus apparentes. Ni vous ni moi ne serions capables de découvrir ces

poteaux et lignes sans y perdre un temps considérable. Le Métis que je prendrai a servi d'aide autreibis aux arpenteurs et sert fréquemment de guide à ceux qui veulent prendre des homesteads ; il vous dira de suite et exactement le rang, le township et le numéro de la section du terrain que vous aurez choisi. Vous éviterez ainsi une erreur toujours désagréable et parfois onéreuse. De plus, il est à môme de nous donner sur la contrée des renseignements fort utiles.

La visite aux homesteads eut lieu la semaine suivante, sans incident. Plusieurs quartiers de sections plurent a M. Girard, qui, en homme prudent, réserva son choix définitif jusqu'à sa visite de l'automne.

Deux jours après son retour, M. Girard partait chez M. Pater son.

Vers la fin d'avril, Léon, en rentrant un soir de l'école, montra à M. Rolland ce qu'il croyait être un champignon, trouvé par lui sur le bord d'un bosquet et qui lui paraissait extraordinaire de forme.

— C'est une morille, lui dit le fermier, une variété de champignon très bonne à manger. Dans les printemps chauds et humides, elle abonde autour <lc ma ferme. Elle est peu appréciée ici, sauf <lcs Français. Montre-la à ta mère, elle le dira d'en cueillir mais il ne faudra pas trop attendre, car la saison est courte et dure à peine un mois.

M. Rolland et Mme Girard, qui aimaient le jardinage semaient et plantaient légumes et fleurs. Siade leine avait son coin auquel personne ne devait toucher. Quant à Léon, il attendait les canards, montait à cheval et à l'occasion tournait le séparateur de la baratte.

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