CHAPITRE XIV
Retour de M. Girard — Principales fêtes du Canada — La fête des Métis
M. Girard rentra dans les premiers jours de mai, avec 910 fr. de gages, dont moitié lui revenait.
Je suis très content, dit-il, j'ai gagné ce que j'ai dépensé pour mes achats d'hiver et j'ai vu comment se font les labours et ensemencements. J'ai fait un peu de tout : j'ai labouré, conduit la semeuse et j'ai hersé. On n'a pas idée en France de la longueur de ces lignes de labourage et le travail serait même fort monotone, si l'on n'avait pas toujours plusieurs camarades qui vous suivent ou vous devancent. Il me semble que maintenant je pourrais me tirer d'affaire.
— Tant mieux, reprit le fermier. A propos de votre futur homestead, j'ai eu l'idée d'écrire au bureau des terres et j'ai bien fait, car le quart sudouest de la section 18 auquel vous songiez a été pris le mois dernier. Pour éviter toute nouvelle désillusion, je demanderai avant votre visite d'automne une nouvelle liste des homesteads restant à prendre.
— M. Rolland, fit gaiment Madeleine, un soir en rentrant de l'école, nous avons congé demain à cause de la Fête des arbres (arbor day) ; cependant on nous a dit de venir à l'école pour assister à la plantation et à la bénédiction des arbres. Il y aura ensuite collation et divers jeux.
— Encore une fête civique, probablement, observa Mme Girard.
— Oui, elle a été instituée pour favoriser le rebpi-
sèment de la plaine et pour donner de l'abri et un plus bel aspect aux fermes.
— Est-ce qu'il y en a d'autres ?
— Certainement. Le 24 mai est le Victoria day, le jour où Ton fêtait la reine Victoria. Cette fête à été maintenue sur le désir exprès du roi d'Angleterre. Le 1er juillet est la Fête de la Puissance. Au commencement de septembre il y a la Fête du travail ou Labor day, et enfin en novembre le Thankêgiçing day ou Jour d'actions de grâce dont nous avons parlé l'année dernière.
— Est-ce que toutes ces fêtes sont célébrées partout ?
— Non, dans les centres seulement, où les banques et les magasins sont fermés.
— Mais il y a d'autres fêtes populaires, ajouta M. Girard. Ainsi je sais que les Irlandais célèbrent la Saint-Patrice le 17 mars.
— Oui, repartit le fermier, c'est le jour où les enfants perdus de la verte Erin se retrouvent et se remémorent leur patrie. Les Canadiens-Français ont aussi une date...
— La St- Jean-Baptiste ! s'écria Léon.
— Le 24 juin ! Voilà notre fête, à nous, dit vivement Madeleine.
— Vous le voyez, remarqua en souriant M"0* Girard,
nous sommes tout à fait Canadiens.
— Vous avez raison, reprit Le fermier. Canadiens- Français, Français, Belges, nous avons une race, nous avons une langue, nous avons une foi ; nous sommes une nationalité. L'histoire de ce pays est en grande partie une histoire française. Nous formons ici un peuple, c'est un fait ; ce peuple est vigoureux, il veut vivre, il n'a pas fini d'écrire ses annales.
annales glorieuses dans le passé, glorieuses, espérons-le, dans l'avenir, et, si Dieu le veut, au milieu de luttes pacifiques pour le progrès et pour le bien. Il ne faut pas que les occupations ordinaires de la vie nous lassent perdre de vue le noble rôle que nous avons à remplir sur le sol d'Amérique, et ce rôle devrait nous être toujours présent à l'esprit ; l'idéal embellit l'existence et lui donne du prix. Mais, pour renouveler en nous ces sentiments élevés il est bon qu'un jour dans l'année nous rassemble, qu'on évoque devant nous les grandeurs de notre histoire, que le bilan soit dressé de nos gains et de nos pertes, que nous fassions entre nous un sévère examen de conscience et que nous prenions enfin les résolutions qui facilitent notre essor national. Ce jour-là, cette fête, notre fête nationale, c'est la St-Jean-Baptiste !
Elle est célébrée non seulement au Canada, mais aux Etats-Unis, dans toutes les régions de l'Amérique du Nord où se trouvent des groupes notables d'habitants d'origine française; je dois toutefois mentionner que les Acadiens, qui sont les plus anciens colons de notre race, aujourd'hui répandus à la fois dans les provinces maritimes du Canada et dans les Etats voisins de la République, ont adopté l'Assomption comme fête patronale.
En mainte contrée, et particulièrement au Manitoba, il est d'usage de donner plus d'éclat à la St-Jean-Baptiste en la fêtant à tour de rôle avec grande solennité dans les principaux centres canadiens-français. Le rendez-vous est à La Jemeraye où se tiendra une importante convention : La Jemeraye est un bourg situé vers le sud à quatre-vingts milles d'ici environ. Il doit son nom au neveu et compagnon de La Verendrye, l'illustre découvreur de
l'Ouest canadien jusqu'aux Rocheuses. Il y aura du mouvement et de l'entrain !
Nous n'aurons cette fois à Vauquelin qu'un 24 juin fort modeste. En revanche vous verrez la fête des Métis qui aura lieu le 5 juillet et qui se tient dans une grande prairie à un kilomètre de l'église.
— M. Lafleur a promis de m'y promener en voiture ! s'écria Madeleine.
— Ah ! il paraît que mademoiselle a déjà fait des projets ; et s'adressant à Léon : tu as l'air triste, mais j'en devine la cause. Reprends ta gaieté, je te prêterai cheval et voiture pour faire aussi le gentleman et pouvoir promener Mllc Ladouceur.
— C'est donc l'habitude? reprit Mme Girard.
— Oui, et l'on n'y voit aucun mal. Ce jour-là les parents préféreraient plutôt aller à pied que de priver leurs enfants de ce plaisir. C'est un honneur pour la jeunesse de se promener sur l'hippodrome pendant l'intervalle des courses ; être sans cavalier ou sans blonde est une désolation !
L'église était joliment décorée pour la St- Jean- Baptiste, le chœur orné de drapeaux tricolores et de drapeaux dits « Carillon Sacré-Cœur » ; ces derniers, en forme do bannière, sont une modification du glorieux étendard sous lequel combattirent, à Carillon, les Canadiens-Français. Dans une mâle harangue, M. le curé Boussard rappela à ses paroissiens quelles solides vertus religieuses et civiques ont assuré le salut de notre race dans le passé H montra qu'elles sont la condition nécessaire de sa prospérité future.
Les habitants de la Sapinière passèrent gaiement une partie de la journée chez un fermier du voisinage.
Le 5 juillet, vers onze heures, tout le monde
quittait la ferme, Léon dans un buggy tout neuf attelé de son broncho favori, et les époux Girard, M. Rolland et Madeleine dans une démocrate (voiture à quatre roues).
Sous une grande tente dressée à lombre d'un minuscule bosquet situé au milieu de la prairie, se tenait le restaurant où presque tout le monde venait manger à tour de rôle. Une vraie petite tour de Babel où l'on entendait parler, outre le français, anglais, allemand, hollandais, crée, sauteux, etc.
Le programme de la fête comprenait : courses de chevaux, jeux de baseball et tennis, courses d'hommes mariés, courses de dames, de jeunes filles, courses d'hommes gras, de femmes grasses, de femmes mariées, etc. tug of war.
— Voilà un programme pas ordinaire, dit Mme Girard, mais que veut dire Tug of war ?
— C'est un jeu anglo-américain, répondit M. Rolland et qui est censé représenter l'image de la guerre. Les concurrents sont divisés en deux groupes. Chaque groupe saisit l'extrémité d'un gros câble ; à un signal donné tous tirent et le côté qui entraîne l'autre est victorieux. Le résultat curieux de ce jeu, c'est que les vainqueurs tombent presque tous sur le dos. alors que les vaincus restent généralement debout. Très souvent la lutte se fait entre célibataires et hommes mariés et, comme pour attester le bon côté du mariage, les hommes mariés battent fréquemment les célibataires.
Aux alentours du restaurant, Ton vendait cidre, boissons de tempérance, bonbons, fruits, cigares et de temps en temps les jeunes gens qui se promenaient sur l'hippodrome avec leurs blondes venaient se rafraîchir.
A une faible distance se tenait un campement de
quelques familles sauvages venues des environs. La marmite suspendue sur le feu à l'entrée des tentes au moyen d'un triangle de branches, les papooses (bébés) dormant dans des filets suspendus aux brancards relevés ou aux ridelles de la charrette, les longues tresses noires de la chevelure des hommes et les couleurs voyantes du costume des squaws, tout cela étonnait et intéressait Mme Girard et il lallait que le fermier lui donnât force renseignements sur leurs mœurs et coutumes.
M. Girard s'amusait à voir les courses. Les chevaux de galop, presque tous de la localité, étaient montés sans selle par des jeunes gens en bras de chemise et n'ayant pour toute coiffure qu'un foulard noué autour de la tête.
Vers six heures il fallut rentrer pour faire le train, car ce jour-là, on ne doit pas compter sur les engagés, qui, à Vauquelin, sont pour la plupart Métis et entendent profiter entièrement de leur fête.
Quelques jours plus tard, au dessert d'un dîner plus copieux qu'à l'ordinaire. M. Rolland déboucha une bouteille de Champagne, la dernière dune caisse, cadeau de son parent de France.
Après avoir rempli les verres, il se leva et dit : voici l'anniversaire de votre arrivée parmi nous, je bois à vos santés et à votre succès !
— Gomment, déjà un an ! s'écria M. Girard. Et nous, nous buvons à notre hôte et. je puis dire, à notre bienfaiteur.
— Non! Votre conseiller seulement et votre ami. Alors, l'année ne vous a pas semblé bien longue ?
— Non certainement, on est toujours occupé, et puis nous ne sommes pas isolés et perdus.
— Enfin, êtes-vous content ?
— Oui ; je suis habitué au pays et j'ai confiance dans l'avenir.
— Et vous, Madame ?
— Moi aussi. Je ne pensais pas me plaire autant au Canada. Quelques accès de mélancolie ont vite cédé devant la cordialité des habitants, l'attrait d'occupations nouvelles et variées et la satisfaction des miens.
— Je ne demande rien aux enfants qui paraissent avoir trouvé au Manitoba leurs âmes sœurs.
— Oh ! le méchant taquin ! s'écria Madeleine, en lui souriant.