‹ L'aisance qui vientChapitre 18 sur 45 · FIN D'APPRENTISSAGE · texte numérisé non relu

FIN D'APPRENTISSAGE

Anniversaire de l'Arrivée — La Question

des Hcmesteads — Utilité de l'Anglais ; le

français, langue nationale

Au jour anniversaire de leur arrivée, après le souper, les époux Girard et les enfants devisaient gaiement avec leur hôte. La conversation prit bientôt un tour sérieux lorsque le fermier dit aux nouveaux colons : Voilà donc un an que vous êtes ici, et, sans avoir touche à votre argent de France, vous avez pu, avec vos seuls gages, faire face à toutes vos dépenses. De plus, vous, mon ami, vous n'avez pas été obligé, comme bien d'autres, à aller travailler sur les chemins de fer et dans les chantiers à bois, travaux pénibles pour jun arrivant et où l'on trouve parfois des fréquentations peu agréables.

— Certainement, mais c'est à vous que nous le devons.

— Bien, j'admets que je vous ai aidé un peu. Mais le résultat est dû surtout à ce que vous avez eu la sagesse de vous en rapporter à l'expérience des autres, sans vouloir agir à votre guise. Votre travail, votre sobriété et votre économie ont fait le reste.

— Voyez la bizarrerie ! En France on nous prêche sans cesse l'initiative, ici la routine est la condition de succès !

— Non pas ! Mais l'initiative doit avoir un point d'appui solide, la parfaite connaissance du domaine où elle veut s'exercer, jointe à beaucoup de bon sens et de réflexion. Avant de perfectionnner des méthodes, il faut en devenir maître, se rendre compte des raisons qui les ont fait adopter et bien juger si tel changement ne supprimera pas certaines défectuosités pour en introduire de beaucoup plus graves à la place.

Voici donc où vous en êtes : en ce qui concerne Télevage, vous avez à peu près la science nécessaire. Vous connaissez assez les animaux pour acheter ou vendre. De son côté, Mme Girard a appris à faire le beurre et le fromage canadien. Passons à la culture : vous avez vu labourer, ensemencer et battre ; mais vous n'avez pas été à la moisson, vous ne sauriez conduire une moissonneuse-lieuse (binder) et faire des dizains et meulons comme cela se pratique ici. Il vous faudra combler cette lacune cette année. Dès que vous croirez en savoir assez, vous reviendrez de suite choisir votre concession.

— Voilà la grande affaire !

— Oui. La région de la rivière à la Perche que je vous ai signalée et qui vous a souri offre de précieux avantages. Le sol y est bon, suffisamment boisé, l'eau s'y rencontre à peu de profondeur ; le chemin de fer ne tardera pas beaucoup à la traverser. Ceci est pour le côté matériel, et l'importance en est considérable. Mais ne vous y trompez pas : ces conditions sont aisées à réunir dans les centaines et des centaines de contrées de notre Ouest canadien dont vous connaissez comme moi la fertilité. Le point de vue moral...

— La région est française...

— Ou plutôt le sera. Les colons, fort dissémines à l'heure actuelle, sont les uns Métis, les autres Canadiens-Français ou Français, ces derniers amenés par un prêtre, M. l'abbé Thiéblot, qui se préoccupe de diriger sur ce canton des paysans de la mère-patrie ; c'est l'avenir assuré pour notre race. Vous resterez au milieu de compatriotes, certain de sauvegarder votre langue et votre nationalité. En ce moment la rivière à la Perche est une simple mission ; mais, lorsque la population aura sensiblement augmenté, il s'y tonnera une paroisse avec un curé résidant et peu à peu s'y trouveront rassemblés tous les éléments constitutifs d'un véritable centre rural.

Voyons maintenant quelles obligations doit remplir le colon qui prend un homestead. avant d'obtenir sa patente, c'est-à-dire son titre de propriété.

Et M. Rolland qui s'était procuré les derniers règlements sur ce sujet les expliqua à M. Girard.

Au bout de trois ans, ajouta-t-il, si vous cro\ ez avoir satisfait à toutes les conditions imposées, vous faites votre demande de patente, que le gouvernement délivre sur un rapport de l'inspecteur.

Comme vous êtes étranger, vous aurez à justifier de votre naturalisation ; elle nécessite un simple serinent d'allégeance qui ne comporte aucune renonciation blessante et qui n'assure même pas la protection du gouvernement britannique si. quittant le Canada, on va s'établir dans un autre pays. En revanche, elle confère tous droits politiques el autres, et vous permettra plus tard de devenir conseiller municipal, juge de paix, magistrat, etc.

— Eh ! Eh ! mon ami. dit en souriant Mme Girard, nous allons être dans les honneurs !

— Honneurs lucratifs, Madame, reprit le fermier, et qui ne sont pas à dédaigner. Les conseillers ont des jetons de i^résence ; un greffier gagne 2 à 3,000 fr. par an, un cons table se fait 300 fr. par mois ; les shérifs, les juges de paix ont des commissions. Et notez bien que ces fonctions ne sont pas incompatibles avec l'exploitation d'une ferme ou l'exercice d'un métier manuel.

— Alors, demanda Madeleine, si papa est un jour élu maire, il aura un uniforme?

— Non, Mademoiselle, pas d'uniforme, pas la moindre écharpe ! Mais consolez-vous ; il cumulera les dignités, il sera en même temps, de droit, juge de paix dans l'étendue de la municipalité.

Il est bon d'observer à ce propos que la similitude des noms n'entraîne pas l'identité des pouvoirs et des fonctions dans notre pays et en France. Ainsi les notaires sont ici de simples particuliers nommés par la province après un examen très sommaire passé devant un juge ; ils ne gardent aucune minute et ne font que donner l'authenticité aux actes privés.

Eh bien ! Revenons à ces charges bien rémunérées ; pour les obtenir, il faut savoir l'anglais, car il est nécessaire de pouvoir faire un rapport, donner ou recevoir des ordres en cette langue. Vous voyez donc combien il est utile de l'étudier et de la posséder ensuite d'une manière satisfaisante ; et c'est pourquoi, dès votre arrivée, j'ai attiré votre attention sur ce point.

— En somme, questionna Léon, c'est une connaissance de luxe, bonne pour les candidats à ces fonctions aussi avantageuses qu'honorifiques dont vous venez de nous parler ?

— Non pas ! Les colons peuvent assurément se passer de l'anglais, puisque, en fait, un très grand nombre d'entre eux n'en savent pas un traître mot

et parviennent néanmoins à se tirer d'affaire. Ils atténuent même considérablement les inconvénients de leur situation en allant s'établir auprès de compatriotes déjà fixés depuis Longtemps dans le pays. Mais l'impossibilité de lire les journaux anglais (les plus répandus), de traiter avec des Anglais et tout simplement de parcourir la plupart des annonces est à coup sûr une grosse gêne et peut devenir une source d'ennuis.

— Il ne faut pas se dissimuler, observa M. Girard, que c'est là une situation fort inquiétante pour notre langue. Elle est ici une langue étrangère.

— C'est là une erreur complète, répliqua le fermier. A Vauquclin quelle inscription lisez-vous sur le « City Hall »? ce Mairie » !, et sur le « Post Ofïice » ? « Hôtel de la Poste » ! Ces simples faits suffisent à vous prouver qu'au Canada le français n'est pas une langue étrangère.

Ce sont les Canadiens-Français qui, après la conquête, en ont obtenu peu à peu la reconnaissance ollicielle par les Actes de 1774, 1791, 1849 ; enfin, en 1867, l'Acte de l'Amérique du Nord, en établissant la Confédération canadienne, faisait du français l'une des deux langues nationales de la Puissance.

Sans doute, l'anglais, en dehors de la province de Québec, a une grosse prépondérance et il est l'idiome commun du commerce et de l'industrie. Mais il nous appartient à nous, hommes de race française, de conserver et d'étendre tous les droits que la loi nous confère, de les exercer jalousement, sans défaillance et sans répit. Un jour, je me trouvais avec mon vieil ami Paterson dans les bureaux de l'immigration, àWinnipeg, et j'y demandais certains renseignements. L'employé s'obstinait à me répondre en anglais ; avec un calme parfait et une patience inaltérable je réclamai des explications en français.

et ma ténacité eut enfin raison de l'opiniâtreté irlandaise (car les Anglais les plus intransigeants sont généralement... des Irlandais). Gomme M. Paterson s'étonnait de mon attitude et me disait: (( Mais vous parlez l'anglais aussi bien que moi ! », je lui répondis: « Lorsque j'ai le droit de parler français, je ne sais plus l'anglais ». Mon ami me regarda, me serra vigoureusement la main et accentua: « Vous avez raison ; vous êtes un homme ».

Bref, pour nous, l'anglais est une langue auxiliaire : parlons anglais lorsque nous ne pouvons pas faire autrement. Luttons ardemment pour défendre et propager le français qui ne manque pas d'ennemis connus ou cachés.

« Aimons et respectons notre langue française, disait avec raison un journaliste de Québec, J.-P. Tardivel. Ne craignons pas de la parler en toute circonstance. La langue française, c'est notre drapeau national...

« Que ceux des nôtres qui ont réellement besoin de savoir l'anglais l'apprennent ; qu'ils l'apprennent bien. Mais qu'ils apprennent d'abord le français, et que le français reste toujours leur langue maternelle, leur vraie langue. » Et il ajoutait avec M&r Laflèche « qu'il n'aimait pas à entendre ses compatriotes parler l'anglais sans au moins un petit accent français ». Mot profond, comme l'observe justement le remarquable journaliste, et digne d'être médité.

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