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CHAPITRE II

lh> Apôtre de la Civilisation : l'Abbé Tbiéblot —

Décisions

A quelques jours de là. M. Girard et le fermier passaient à la cure. Ils y trouvèrent, en conversation animée avec le révérend Boussard, le missionnaire-colonisateur de la rivière à la Perche, l'abbé Thiéblot. Elancé, sec comme un cep de vigne, le visage coloré, osseux, ponctué d'un nez aquilin, ce fils de paysans bourguignons a une âme d'apôtre. II a rêvé de jeter sur uue vaste étendue de pays des groupes compacts de colons, de préparer ainsi la formation et d'assurer le développement d'une population catholique et française. Têtu, réfléchi. méthodique, il met au service de son idéal les qualités d'un homme pratique et positif; il est du petit nombre de ceux qui. ayant des idées, savent et veulent irrésistiblement les réaliser. Ce sont des forces toujours dirigées du môme côté ; à force de presser, elles brisent tous les obstacles et elles passent.

Sur la table, des plans sont étalés. L'abbé Thiéblot montre les homesteads vacants, les positions prises, celles à occuper. Voilà deux ans seulement qu'il s'est fait le champion de la colonisation française; il a étudié la contrée, installé déjà une centaine de familles. Il va en installer le double, actuellement disséminées dans les vieilles paroisses et, comme les Girard, finissant d'apprendre leur métier de colons. Plusieurs centaines d'autres sont arrivées en juin et ont commencé à leur tour leur apprentissage ; elles se caseront l'an prochain. A la lin de

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l'automne, l'abbé Thicblot, conformément à son programme, repart en France ; tout l'hiver et le printemps il parcourt le pays, fait des centaines de conférences, rebute les paresseux, les désoeuvrés, conseille à ceux qui sont bien chez eux d'y rester mais prêche aux paysans, prêts à s'engouffrer dans les villes, la colonisation au Canada, fonce sur les préjuges et les niaiseries répandus à rencontre, conquiert tout ce qu'il y a d'intelligent et de patriote dans la vieille Gaule, se fait partout, dans les petites villes et dans les campagnes, des amis dévoués, actifs, qui répandent sans cesse la bonne parole, qui seront ses collaborateurs permanents.

Ah ! La grande et belle œuvre ! Et, coupée de brèves réponses ou soulignée d'approbations muettes du curé, la parole de l'abbé Thiéblot va, sur ce ton légèrement chantant et non sans charme de la province natale. — Nous ne sommes pas assez nombreux, dit-il, comme missionnaires-colonisateurs, et puis il nous faudrait bien coordonner nos efforts. Voyez les Bénédictins allemands ; ils ont une puissance d'action énorme ; c'est une large organisation où tout est prévu pour orienter l'immigration, pour recevoir, guider, grouper les colons, où tout fonctionne avec ampleur, régularité, précision. Aussi, ils font une besogne étonnante. La colonisation ne peut être l'œuvre de quelques isolés, elle doit être une vaste entreprise religieuse et patriotique.

En France, en Belgique, une incessante campagne de vulgarisation et de propagande par les amis du Canada français.

Ici, de grandes fermes d'apprentissage et d'attente pour former les jeunes gens à la science agricole, pour recevoir les nouveaux arrivés quelques jours ou quelques semaines avant de les diriger sur les

vieilles paroisses dont on a centralise les demandes, formation de paroisses nouvelles dans des régions soigneusement choisies et suivant un plan bien établi. Cela! Mais c'est admirablement l'affaire d'une société religieuse où l'unité de vue et de volonté est servie par une discipline volontairement consentie. Quel but! Dans ce pays où se déversent des immigrants de toutes les langues et de toutes les sectes, ménager une réserve pour les colons catholiques, créer une nouvelle province de Québec, jeter les assises d'un peuple catholique et français sur ce sol où s'élaborent en partie les destinées de l'Amérique de demain, n'est-ce pas là une œuvre essentiellement religieuse et d'une portée incalculable?

Kl le regard vif et pénétrant de L'abbé avait des sautes brusques au loin, vers l'avenir entrevu !

Il causa gaiment avec M. Girard et lui apprit que

quelques Normands allaient devenir ses voisins... à quinze ou vingt kilomètres.

A Q retour de cette visite, le fermier dit à son hôte : Si vous tenez à gagner du temps, je vous conseillerais d'entrer en possession de votre terre de suite, comme cela est votre droit, et d'aller y passer les ^i\ mois de cet hiver; mais pour cela, il vous faudra avoir fini la construction de votre maison avant les gros froids. Votre installation, cette année, sera forcément sommaire; emmènerez-vous votre femme et vos enfants ? Vous savez que les débuts ne sont pas toujours roses et qu'il faut trimer et souffrir un peu, pour devenir en si peu de temps propriétaire de 1C>() acres de terre.

— Je me doute bien que les commencements ne

sont pas des plus agréables, mais je suis prêt à les affronter; je crains seulement que la vie ne soit trop dure pour ma femme et les enfants.

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— Si je no craignais aussi pour Les enfants, j'accompagnerais avec plaisir mon mari, déclara M"" 'Girard.

Alors, tout peut s'arranger. Je peux garder les enfants. Un an de plus d'école leur sera utile. Les maîtresses m'ayant dit beaucoup de bien de Madeleine, j'ai envie, si vous êtes de mon avis, de lui l'aire passer l'année prochaine son certificat de 3e classe, qui lui permettrait au besoin d'être institutrice dans une petite école.

— Comment, s'écria Mme Girard, Madeleine pourrait être institutrice si jeune?

— Certainement, il y a pénurie d'institutrices pour les écoles rurales et l'on ne peut se montrer difficile, il y a même des jeunes filles qui enseignent momentanément, sans avoir le moindre brevet.

— Et combien gagne-t-on ?

— Cela dépend de la municipalité et surtout des commissaires d'école; mais beaucoup recoi\ent 40 dollars (200 fr.) par mois et vous avouerez que cela n'est pas à dédaigner. De plus, la place est honorable et l'institutrice qui se conduit bien est estimée de tous et souvent même trouve à se marier dans la localité.

— Mais si l'école est située loin d'ici, où Madeleine trouvera-t-elle à se nourrir et loger ? Elle ne peut cependant pas aller dans un hôtel.

— Rassurez-vous, on trouvera facilement un ménage honnête, vivant à proximité de l'école, où elle sera reçue et traitée comme la fille de la maison, moyennant une pension très raisonnable.

— Mais si je m'en vais avec mon mari, qui fera votre ménage ?

— Soyez sans inquiétude, je trouverai bien une Métisse respectable qui vous remplacera et prendra soin des enfants.

— Dans ces conditions, s'écrièrent les époux Girard, nous acceptons votre offre avec reconnaissance.

— Maintenant, M. Girard, quand vous aurez définitivement choisi votre homestead. Iriez- vous de la culture ou de l'élevage?

— Je commencerai par l'élevage ; c'est moins hasardeux et plus en rapport avec mes moyens actuels. J'essaierai ensuite la culture mixte et, quand je me sentirai en mesure, il est probable que je me livrerai enfin à la culture des céréales, pour laquelle j'avoue avoir un faible.

— Je vous approuve. Un dernier conseil : Avant dr partir pour la moisson, vous devriez vous familiariser un peu avec la hache, qui ne parait pas pas être votre outil favori.

— Vous avez raison.

— La hache est le premier instrument du colon et son compagnon indispensable. La semaine prochaine j'envoie un Métis me couper des logs en foret, pour agrandir une é table. Vous devriez L'accompagner et voir comment on peut économiser le temps et le travail, comment on coupe, ébranche les logs et comment on les sort le plus facilement du bois. Vous verrez ensuite comment il les taille en queue d'aronde, comment il arrive à les dresser en carré régulier. Tout cela vous servira pour aider à la construction de votre maison et vous mettra à même d'élever ensuite seul les autres petits bâtiments dont vous aurez besoin.

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