‹ L'aisance qui vientChapitre 21 sur 45 · CHAPITRE IV Retour de M. Girard — La Cure de Pembina · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV Retour de M. Girard — La Cure de Pembina

A la lin de la première semaine de septembre, M. Girard rentrait à la Sapinière — Je crois en savoir assez maintenant, dit-il au fermier, pour me tirer d'affaire. J'ai étudié et conduit le binder, fait des dizains, aidé à faire des meulons, qu'on ne couvre pas ici. Au moment de mon départ, il y avait déjà une ferme qui commençait abattre. En somme, les procédés de la moisson diffèrent peu de ceux de France, sauf que les machines sont plus puissantes et que le travail avance bien plus rapidement. Une chose m'a déplu, c'était de voir commencer à chauffer la locomobile avec des gerbes de blé, en attendant qu'il y ait assez de paille de battue. Les fermiers de France gémiraient de voir cela. Et la paille qui sort du séparateur hachée comme chair à pâté! Quel gâchis! Elle n'est plus bonne à rien.

— Vous dites vrai; mais cela changera avec le temps. Jusqu'à présent les terres n'ont pas eu besoin d'engrais et, les fermiers ayant eu généralement peu de botes à corne, la paille constituait même pour eux un encombrement; ils s'en débarrassaient en en brûlant la plus grande partie sur place. Mais, quand viendra la nécessité de fumer, les cultivateurs devront avoir un plus grand nombre de bestiaux et sauront bien alors tirer parti de la paille comme on le fait en France.

— Oui, observa Mmc Girard, il y a ici des usages qui ont de quoi surprendre les gens frais arrivés d'Europe. Tenez, je me souviens de notre étonnement l'an dernier en voyant aux battages les engagés

mettre des gants pour travailler. Des gants! N'est-ce pas bon pour des freluquets qui ne veulent pas mettre les mains à la pâte! Eh bien! presque tous les engagés en portent non seulement l'hiver où les grands froids les rendent indispensables, mais aussi l'été, pendant les mois les plus chauds, où les gants, au lieu d'être plus ou moins fourres, sont de peau, de toile ou de coton, suivant la nature du travail.

— Aussi, Madame, reprit le fermier, malgré la grossièreté et parfois même la saleté de leurs travaux, les engagés conservent les mains aussi propres et aussi blanches que les employés de bureau. Du reste, ils sont très soigneux de leur personne et aucun ne se mettra à table sans passer au cabinet de toilette (lavatory) se laver le visage et les mains, se donner un coup de brosse et de peigne.

Un matin, l'air abattu, un colon du voisinage, M. Biiodeau, vint trouver M. Rolland et le pria de venir voir un de ses chevaux qui, suivant lui, était bien malade.

— Qu'est-ce que vous pensez qu'il a ?

— Une constipation opiniâtre; son ventre est enflé et il ne veut ni son, ni avoine, ni foin. L'huile de lin, l'huile de castor, l'huile de croton, rien n'y fait. On m'a dit que vous possédiez une recette sauvage; tâchez, je vous prie, de le sauver, car s'il meurt, ce sera une grosse perte pour moi qui n'en suis qu'à mes débuts.

— Bien, rentrez chez vous, je vous suivrai avant une heure et je ferai mon possible.

Après le départ du colon, M. Girard qui avait assisté à l'entretien dit au fermier : « Mais vous êtes donc aussi vétérinaire? »

— Nullement, mon ami, et je n'ai fait aucune étude spéciale, seulement, depuis le temps que je

suis ici, j'ai observé et retenu pas mal de choses, bien moins par curiosité que par nécessité. Quand je suis arrivé à Vauquelin, le pays était loin d'être aussi peuplé qu'aujourd'hui et pour le soin des bêtes et des gens il ne fallait souvent compter que sur soi.

Vous savez que les sauvages ont bon nombre de remèdes dont quelques-uns ne sont point à dédaigner. J'ai eu, autrefois, l'occasion de rendre service à un chef d'une réserve voisine, qui par reconnaissance consentit enfin à m'en indiquer plusieurs; c'était une grande faveur qu'il me faisait, car les sauvages n'aiment pas généralement à divulguer leurs secrets.

L'un de ces remèdes qu'il m'indiqua s'applique justement au cas présent et je vais le préparer de suite. Il consiste simplement en une décoction de l'écorce de bois de pembina, ce petit arbre dont les fruits servent à Madeleine pour faire des confitures.

Les sauvages aiment le mystérieux et attribuent à cette décoction deux elfets contraires, suivant la manière dont on a obtenu l'écorce.

D'après eux, si vous grattez (ou raclez) avec un couteau sur l'arbre de haut en bas, la décoction faite avec le produit obtenu aura raison immédiatement de la plus obstinée constipation.

Si, au contraire, vous enlevez l'écorce de bas en haut, l'effet de la décoction change de... direction et devient un violent vomitif.

Les gens qui veulent tout expliquer (et il en pleut partout) prétendent que cela peut être vrai.

En raclant de haut en bas (disent-ils), on n'enlève que la première écorce puissamment laxative. tandis qu'en raclant de bas en haut, on csL porté, comme malgré soi, à entrer le couteau plus avant dans l'écorce et l'on enlève aussi la deuxième écorce qui

serait un très fort vomitif et capable d'annuler l'action de l'écorce extérieure.

Qu'y a-t-il de vrai dans cette ingénieuse explication? Je ne sais. Et si vous désirez être fixé sur ce

point, ajouta en souriant M. Rolland essayez!

Ce dont je suis certain, le voici :

Le remède est excellent et il guérit le cheval si la pauvre bête n'est pas à toute extrémité. Allons, je vais, je l'espère, tirer d'embarras M. Bilodeau! qui avait l'air tout démonté. Au revoir!

La recette sauvage eut le succès attendu et M. Girard se promit, lorsqu'il serait dans sa ferme, de faire lui aussi une provision d'écorce de pembina.

Page 1