CHAPITRE VI On léger accident — La racine
Un matin, M. Girard rentrait dans la cuisine, la main ensanglantée. En aiguisant un piquet, il venait de se couper un doigt et le sang sortait abondamment.
Allons, docteur, dit-il au fermier, vous qui guérissez si bien les chevaux, ètes-vous capable aussi d'arrêter cette petite hémorragie?
— Certainement, et bien que je n'aie à ma disposition ni amadou ni perchlorure de fer, je vais de suite empêcher le sang de couler. Tenez, vous avez de bonnes dents, mâchez-moi vivement cette petite racine, pendant que je vais nettoyer votre plaie et la désinfecter. Là, c'est fait. J'étends maintenant sur votre blessure une couche de la bouillie que vous venez de faire. Je recouvre de trois ou quatre tours de bandage et voilà l'hémorragie arrêtée.
— C'est vraiment merveilleux, dit la ménagère, qui avait assisté au pansement, et comment s'appelle cette racine?
— Les Anglais l'appellent Seneca root, mais les sauvages et les Métis la nomment simplement La Racine. C'est une petite plante sauvage qui croit assez abondamment dans nos parages et du reste dans une grande partie du Canada. A la lin du printemps, elle porte une jolie fleur blanche en forme de pyramide qui rappelle un peu celle de la jacinthe. La racine seule est utilisable ; on la ramasse de mai à novembre. Sa demande est considérable et il s'en fait un grand commerce. On prétend qu'on en envoie beaucoup en Europe. Elle a probable-
ment d'autres mérites que celui d'être hémostatique, mais je ne puis vous renseigner à cet égard; je suis seulement porté à croire quelle entre dans la confection de bon nombre de remèdes patentés. Ici, les Métis en retirent un assez joli bénéfice. Suivant l'expression locale, ils vont ou partent à la racine, dans une voiture, avec femme et enfants, pour deux, trois mois et même plus.
Arrivés à un bon endroit ils campent et vous les voyez, du matin au soir, chacun armé d'un petit outil à peu près pareil à celui dont les paysans se servent en France pour échardonner le blé, arracher la plante de terre, couper le feuillage au ras du collet et mettre la racine dans le sac qu'ils portent. Jamais les stores ne refusent d'acheter la racine, soit sèche, soit verte, elle perd beaucoup de son poids en se desséchant, mais se vend plus cher. L'année dernière le prix de la verte était 15 à 20 cents ou sous par livre et celui de la sèche 50 à 60. Les prix changent un peu chaque année mais vont plutôt en augmentant. Quand il n'y a plus de racine à un endroit, les Métis vont camper plus loin.
La chasse, la pêche et la racine, voilà les trois principales occupations des sauvages et de beaucoup de Métis.
Quand les Métis se blessent en bûchant dans le bois et qu'ils n'ont pas de racine sur eux, ils la remplacent par l'écorce extérieure du tremble et même par les feuilles de cet arbre, qu'ils mâchonnent aussi avant de l'appliquer sur la blessure.