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CHAPITRE VII Journaux et Revues — Vêtements

Tous les journaux et revues que vous recevez doivent vous coûter un bon prix, demanda un jour M. Girard au fermier qui revenait de la poste et déposait sur la table à manger un gros paquet de correspondance.

— Nullement, très peu de chose au contraire. D'abord vous voyez qu'il y a un grand nombre de prospectus et articles de réclame, que les commerçants distribuent gratis à profusion. Puis les journaux et revues sont à très bas prix, grâce aux magnifiques bénéfices qu'ils retirent des annonces commerciales, dès qu'ils peuvent justifier d'un tirage important. 1*0111* obtenir le plus grand nombre de souscripteurs possible, les directeurs font des sacrifices, s'associent entre eux pour pouvoir faire de plus grandes réductions et offrent môme aux abonnés des primes annuelles ou premiums.

Par suite d'une espèce d'abonnement avec l'Etat, les frais d'envoi direct des bureaux de la rédaction aux abonnés sont pour ainsi dire insignifiants.

Vous voyez ce journal hebdomadaire anglais de vingt et parfois vingt-quatre et trente feuilles, il me coûte cinq francs par an; cet autre, également anglais et qui a trente-deux pages, me coûterait le même prix si je le prenais seul ; mais j'ai les deux ensemble pour six francs vingt-cinq. En n'en prenant qu'un ou les deux au prix régulier annuel de cinq francs chaque, j'ai droit à une prime consistant en: livres, pipes, blagues à tabac porte-cigares et autres petits articles dont la nomenclature est donnée.

En temps d'élection, les prix sont encore réduits et très souvent pendant cette période les deux partis politiques vous inondent gratis de leurs journaux.

A Paris, certains journaux portent la date du lendemain du jour où ils paraissent réellement. En Amérique, ce procédé est jugé trop arriéré. Voici un journal de Montréal qui met au moins trois ou quatre jours à me parvenir et cependant je le reçois à la date exacte qu'il porte.

Mieux encore, voilà une revue mensuelle des Etats-Unis qui porte la date du 1er juin et qui m'est parvenue le 1er mai.

C'est pour nous à la campagne une grande distraction, et comme vous le voyez pas très coûteuse, de recevoir journaux et revues. Outre les anglais, nous en avons au Canada bon nombre de français, et il s'est fondé dans des genres divers — littérature ou sciences — des revues spéciales fort bien rédigées, des plus intéressantes, et qui lont honneur à notre race en ce pays.

— Avez-vous aussi de ces petits almanachs, comme on en vend tant en France !

Oui, quelques-uns dans le Bas-Canada ; mais au Manitoba ils sont rares. Ici, nous avons seulement les almanachs des marchands de remèdes patentés et les grands almanachs à effeuiller que nous accrochons aux murs ; ils nous arrivent tous gratuitement, à titre de réclame, envoyés par les grandes maisons de commerce.

Et comme M. Girard feuilletait le catalogue de quelque « Bon Marché » ou « Louvre » de Winnipeg, le fermier lui demanda :

— Eh bien! Finalement, avez-vous été content de vos acquisitions de l'an dernier?

— En bon Normand, je dois dire oui et non. Je n'ai rien à dire contre les prix, mais plusieurs

articles sont loin de m'avoir convenu. Quelles chemises! Trop courtes, et les boutons du soi-disant plastron sautent pour peu que l'on respire trop fort; ce ne sont pas des chemises, ce sont des (Huis.

— Et les pantalons?

— Trop longs, sapristi! Ils montent trop haut et descendent trop bas. Exagération des deux bouts.

— Avec le temps vous vous y habituerez. Quand je suis venu, il y a vingt ans. c'était bien autre chose. Les pantalons vous habillaient en pompier de Nanterre. Dans le bas, il fallait relever l'extrémité par un revers de trois ou quatre pouces, pour être capable de marcher. Le plastron des chemises s'arrêtait au creux de l'estomac et elles étaient encore plus étroites et plus courtes qu'aujourd'hui. Vous voyez qu'il y a progrès et sous peu vous trouverez à vous habiller ici comme en France.

N'oublions pus d'ailleurs qu'il s'agit de /tardes faites, c'est-à-dire de confections. Les vêtements sur mesure se font aussi bien au Manitoba qu'en Europe, mais ils sont jusqu'ici fort chers. Quant aux magasins de semi-read'r, leurs vêtements sont tailles à l'avance mais ne sont finis qu'après essai de l'acheteur, et par conséquent les prix y sont intermédiaires entre ceux des confections et ceux des tailleurs.

GHPAITRE VIII

Nouvelles acquisitions à faire — Voyage à Winnipcî» et à Saii?t-Bcniface

Le soir du jour où M. Rolland terminait ses foins, il dit a son ami :

Maintenant que grâce à votre team, j'ai fini mes foins plus tôt que d'habitude, je vais m'occuper de vous. Votre billet va bientôt échoir et vous avez encore plusieurs choses à acheter. Comme j'espère, sur certains articles, pouvoir vous obtenir le prix du gros, nous irons à Winnipeg.

— Dites-moi donc ce que je dois encore acheter.

D'abord pour votre maison : Le Métis charpentier que vous prendrez construira le carré en logs et montera la charpente, mais il vous faut acheter portes et fenêtres, les planches, le papier goudronné et le bardeau pour la couverture, sans compter la chaux dont vous aurez aussi besoin. Pour vous-même: suivant le temps et les circonstances, il faut toujours compter un mois ou six semaines avant que vous puissiez loger dans votre maison et, pendant ce temps, vous serez obligé de coucher sous la tente. Je vous prêterai ma tente, mais il vous faudra acheter des couvertures, puis les outils indispensables à un colon, tels que : hache, scie, marteau, ciseau, etc. Et la nourriture? Mme Girard vous préparera bien au départ quelques jours de grub (provisions), mais vous aurez ensuite à les renouveler. Un petit poêle, une marmite, un poêlon, une cafetière, une théière, quelques assiettes et tasses en fer blanc et deux seaux, voilà votre batterie de cuisine. Gomme provisions : vous empor-

terez un sac de farine, du bacon (lard sale), des patates, de la graisse, du beurre, du thé pour votre Motis, du café, du sucre et quelques boites de conserves de viande, légumes et fruits. Je vous prêterai mon fusil; vous n'êtes pas grand chasseur, mais votre Métis, en dehors de ses heures de travail, trouvera moyen de vous tuer quelques pièces de gibier, pour varier un peu votre ordinaire. Vous prendrez aussi des cordages et une chaîne en fer, pour sortir les logs du bois. Enfin vous aurez à acheter vos provisions pour votre nourriture de tout l'hiver, quand, votre maison terminée, votre femme ira vous rejoindre. J'espère bien aller vous voir une fois ou deux, mais il est prudent d'avoir d'avance au moins ce qui vous est indispensable.

— A ce train-là, tout mon argent va y passer !

— Est-ce pour le laisser à la banque que vous 1 avez apporté au Canada? Réfléchissez un peu. D'après le plan que vous m'avez montré votre maison comprendra : en bas, une salle à manger assez spacieuse et une cuisine qui deviendra plus tard une chambre, quand vous aurez construit une nouvelle cuisine en appentis. En haut, trois chambres en galetas. Ce ne sera pas luxueux, mais confortable et surtout chaud. Dites-moi donc dans quel pays du monde vous pourriez élever pareille construction (sur un terrain qui ne vous coûtera rien) pour la somme probable de deux cents piastres (mille francs) que cela vous reviendra?

— C'est juste, vous avez encore raison.

— A part quelques orages, septembre est le plus beau mois de l'année au Manitoba. En ce moment les routes sont belles et. si vous voulez m'en croire, nous irons à Winnipeg en wagon, .le prendrai mon team et vous Le vôtre. Nons économiserons Les frais de chemin de fer et nous pourrons rapporter

sinon tout, du moins une forte partie de vos acquisitions, gagnant ainsi les frais de transport. C'est un voyage de deux jours, mais j'ai à peu près à mi-chemin des amis, la famille Tremblay, qui nous donneront l'hospitalité pour la nuit. Mme Girard qui ne sort jamais viendra avec nous et verra ainsi un peu de la contrée.

— Accepté avec plaisir !

Deux jours après, l'on partait de grand matin par une brume légère et fraîche que vinrent dissiper les rayons du soleil. La route ne valait pas nos belles routes de France, mais elle n'était pas mauvaise avec son lit de gros gravier recouvert de sable, et les voitures allaient sans heurt et sans cahot. Il n'en eût pas été de même autrefois : alors on rejetait sur les chemins la terre retirée des fossés et les endroits bas et marécageux étaient rehaussés à l'aide de branches d'arbres, recouvertes de terre ou même de fumier, travail absurde, sale et à recommencer tous les trois mois ; après une pluie, c'était impraticable.

Pas d'arbres sur les côtés de la route. La vue s'étend bien loin et l'aspect de la contrée change plusieurs fois. Tantôt ce sont des prairies où éclatent les rouges taches des lys; de place en place on traverse des coulées non plus comme jadis sur des ponts rustiques en petits trembles non équarris mais sur des ponts en fonte, ou bien en maçonnerie avec une charpente de planches de sapin. Tantôt ce sont de vastes champs où le blé ondulait naguère et que retourne à présent la charrue tandis que les battages se poursuivent avec activité ; parfois on passe non loin des groupes d'engagés, voici les grandes voitures ambulantes où ils sont nourris et logés par les entrepreneurs qui vont de ferme en ferme battre à raison de tant le minot de grain.

Midi. On s'arrête et l'on descend diner sur l'herbe. On allume du feu pour faire le café : Nous avons l'air d'un campement de Bohémiens! remarque en riant Mme Girard. La promenade, l'air vif, le charme de cette matinée d'automne donnent aux voyageurs appétit et entrain. Pendant qu'ils laissent reposer leurs chevaux, l'activité reprend dans la plaine, on voit ici ou là, bien loin parfois, les engagés retourner au travail et le ronflement des machines arrive aux oreilles, bourdonnement ténu et monotone.

On repart. De longues heures encore roulent les wagons. Enfin, cachée d'abord par un bouquet de peupliers, voici la maison d'habitation des Tremblay, entourée sur trois côtés d'une galerie ouverte où l'on peut par les beaux jours se livrer à de menus travaux ou bien à d'agréables flâneries. Les teams s'arrêtent, et nos voyageurs reçoivent cet accueil vrai nient cordial qui est de tradition dans les familles canadiennes. L'ami de M. Rolland est un fermier cossu; ce jardin bien tenu, aux allées sablées — chose rare à la campagne — suffirait à le montrer. L'aspect de la maison est coquet; elle est bien construite sur caves cimentées. Dans la salle à manger, dont le plancher est lavé, pendent aux murs quelques tableaux de plus de distinction que les modestes chromos qui en font l'ornement habituel. Après un souper où les jeunes filles ont déployé leur talent dans la confection de pâtisseries succulentes, comme la fraîcheur du soir ne permet pas d'aller dans la galerie, on passe au salon, pièce que l'on trouve rarement dans les fermes.

Le maître de la maison est un homme robusir. au regard bienveillant. Assez petite, sa femme est vive et parait encore jeune quoiqu'elle ait élevé quinze enfants, tous vivants. Des aînés, l'un est

est plus qu'un défaut, un vice, lequel a sévi dans toutes les nations civilisées, je veux parler <1^ l'alcoolisme; mais ils ont les vertus sociales, le respect de la famille; ils ne sont ni dilettantes, ni sceptiques, ni désemparés. C'est une race pleine d'énergie et de joie de vivre; ah! ce n'est pas un peuple de ratatinés ! Aussi, pourvu qu'ils se tiennent, qu'ils aient toujours au cœur le sentiment de leur nationalité, qu'ils ne se laissent pas séduire par l'amour exagéré du bien-être, des honneurs et des flatteries, j'ai confiance dans leur avenir. Le principe de la grandeur d'un peuple comme de la force d'un individu, c'est la valeur morale.

La nuit passée, Mmc Girard, accompagnée de la maîtresse de l'hôtel qui s'était mise gracieusement à sa disposition, alla visiter Saint-Boniface, tandis que son mari et M. Rolland se rendaient à Winnipeg pour s'occuper de leurs affaires.

M. Girard paya son billet et, sur l'insistance de son ami, retira également de la banque une somme de deux cents piastres.

— Pourquoi, dit-il, ai-je besoin de conserver sur moi une somme si importante relativement, puisque j'ai encore quelques fonds, excédent de mes gages?

— D'abord, parce que vous aurez à payer comptant tout ce que vous allez acheter et que le Métis qui travaillera pour vous aimera à recevoir sa paye chaque semaine ou du moins de forts acomptes; ensuite parce qu'il est bon à la campagne d'avoir à sa disposition assez d'argent pour profiter des occasions. Pouvoir payer cash (comptant) est une grande force. Exemple : un individu, souvent un Métis, a besoin d'argent de suite pour une noce, un voyage, une fête, ou pour éviter une saisie. Afin de l'obtenir il n'hésitera pas à vendre audessous de sa valeur un animal, du mobilier agricole

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ou tout autre objet et il préférera toujours L'acheteur qui le payera de la main à la main à eelui olfrant un prix supérieur, mais à terme ou à l'aide d'un chèque qu'il faut aller escompter en ville.

On retourne diner à l'hôtel du Nord, puis l'on repart à Winnipeg 1 après-midi terminer les achats. M. Rolland fit prendre à M. Girard un permis au bureau des terres pour abattre les logs dont il avait besoin — Gela ne se fait pas toujours, observa-t-il, mais il vaut mieux se mettre en règle avec la loi.

En revenant le soir à Saint-Boniface, Mmc Girard s'aperçut qu'elle avait oublié une petite emplette — Oh! ce n'est rien, dit-elle, je réparerai demain ma négligence.

— Demain, c'est dimanche, répondit le fermier. Aucun magasin n'est ouvert: vous ne trouveriez pas à acheter un morceau de pain ou un quartier de viande. C'est aux ménagères à prendre leurs précautions le samedi. Le dimanche est ici un jour de repos observé avec toute la rigueur protestante. Les bars sont fermés. Dans les hôtels il est défendu de jouer du piano et de jouer aux cartes. Vous n'avez même pas le droit de tirer un coup de fusil sur votre propriété.

— Alors que fait-on le dimanche?

— Chacun va aux ollices, on se promène ensuite à pied, en voiture ou bien l'on reste chez soi.

— Ce n'est pas gai. Quelle différence avec nos dimanches français si animés!

— C'est vrai, Madame. Il y a ici, sous riniluence protestante, je ne sais quelle exagération puritaine dans l'exercice de la vertu qui lui donne un air revôche et maussade. Il semble que les maisons, les monuments, les rues et les avenues nous murmurent d'un ton grincheux : (t Tu sais, c'est dimanche ;

t bien fait ! b

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Comme je vous l'ai raconté, L'alcoolisme ;■ été au Canada un véritable fléau: et l'on a grandement raison de lutter contre lui. c'est une guerre nationale : c'est une croisade. Mais il se trouve des gens exagérés — des abstinents — qui non seulement se privent de toute boisson fermentée, vin. cidre et bière compris, ce qui serait leur droit absolu, mais entendent soumettre tout le monde à ce régime fantaisiste. Ils embrigadent des gens naïfs ou qui redoutent de passer pour de simples tempérants (c'est-à-dire des modérés) et arrivent ainsi, dans certaines légions, à imposer la prohibition, l'interdiction de vendre même des boissons hygiéniques ! Ah! l'éternel thé, en dépit de son principe qui est un véritable poison, est toléré, lui, le matin, l'aprèsmidi et le soir! Quelles prétentions et déclamations contradictoires et ridicules ! Le bon sens, le jugement, la juste modération sont décidément des qualités bien françaises et il est à souhaiter que notre race les fasse respecter dans notre nouvelle patrie.

Remarquez, au surplus, pour en revenir à notre point de départ, que l'on ne saurait trop louer l'observation du repos dominical. En France, le principe delà liberté individuelle, poussé à l'extrême dans le domaine économique, depuis la Révolution, avait, par le jeu de la concurrence, contraint de nombreuses catégories de patrons et d'employés au travail quotidien, sans trêve ni répit. Les dimanches en étaient plus gais, sans doute, mais vous voyez à quel prix et par quelle sujétion. L'agrément des uns ne doit pas avoir pour rançon l'esclavage des autres, et le jour du Seigneur doit être sacré pour tous ses enfants.

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