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Impressions. — L'oeuvre française dans l'Ouest canadien. — Retour à Vauquelin
Ce dimanche-là ne lut pas triste le moins du monde. Dans l'intervalle des ollices on visita plus à loisir Saint-Boniface que Mmc Girard n'avait guère l'ail que parcourir la veille et aussi Winnipeg où l'on s'était borné à des courses précipitées. Dans la petite ville française on vit l'archevêché, la cathédrale, l'hôpital, l'hospice Taché, le grand collège des Jésuites et les belles avenues Provencher et Taché qui portent les noms des deux premiers évêquè et archevêque du Manitoba.
— Je ne me déplairais pas ici. disait M. Girard. On se sent vraiment en France.
— Oui, ajoutait sa femme, bien que la ville ne ressemble guère à nos vieilles cités normandes. Que ces trottoirs en bois sont désagréables ! On tressaute chaque fois que l'on croise quelqu'un ou que l'un des deux dépasse l'autre. Quand il pleut ce doit être joliment glissant. Mais ce sont là des petites misères et le service de la voirie s'améliorera avec le temps, [lest assez curieux que ce Saint- Boni face français se dresse ainsi en face du Winnipeg cosmopolite.
— Madame, reprit le fermier, notre Saint-Bonilare esi le témoignage vivant de l'action catholique et française dans ce pays. L'œuvre de La civilisation chrétienne dans nos régions, jusqu'au cœur des Etats-Unis au sud. au-delà des Rocheuses à L'ouest, jusqu'aux terres glacées de l'extrême-nord est un magnifique chapitre de cette glorieuse épopée : i Gesta l)ei per Prancos ».
Reportez-vous par la pensée à deux siècles en arrière. Pas de voies ferrées sillonnant le pays, pas de routes, ni vastes cités, ni villages, ni fermes. Une immense forêt, qui existe encore pour la plus grande partie, couvrait le nord de nos provinces actuelles, et la prairie aux horizons sans fin lui succède au sud, tantôt unie comme la surface immobile d'un lac paisible, tantôt plissée et ondulée comme une mer moutonneuse. La prairie est la patrie du bison dont les troupeaux innombrables paissent l'herbe nutritive et odorante et qui n'est plus maintenant qu'un souvenir. Occupés de chasse et de pêche, les sauvages errent dans les bois ou dans les plaines, vivant sous des tentes ou dans des cabanes, voyageant à cheval à travers les herbages ou dans des canots d'écorce sur les lacs et les rivières ; agiles, les sens aiguisés, l'esprit ouvert, ils sont en proie à une profonde misère matérielle et morale.
Or les Français installés sur les bords du Saint- Laurent sont d'humeur aventureuse et conquérante : les coureurs des bois s'enfoncent au loin commercer avec les sauvages et vivent d'une vie libre et rude ; les officiers, soutenus par des gouverneurs avisés et prévoyants, fondent des postes dont les lignes pénètrent à l'intérieur du Canada; les missionnaires, au prix d'une existence rebutante et de périls mortels, évangélisent les Peaux-Rouges. Dans les premières années de l'avant-dernier siècle, un homme d'une énergie, d'une opiniâtreté peu communes, explorait nos régions ; je vous ai déjà parlé de lui, c'est Pierre Gaultier de Varennes, sieur de La Vérendrye, un Canadien de Trois-Rivières. Il voulait aller jusqu'à la mer de l'ouest, c'est-à-dire jusqu'à l'océan Pacifique, suivant en cela une idée qui hantait les esprits depuis longtemps. Pendant
l'aisance qui vient 12o
dix-huit ans, avec- son neveu, La Jemer.iye. avec ses fils dont l'un périt en compagnie du père Aulneau et de tout un détachement massacré par les Sioux, il va de l'avant, créant des postes, nouant des relations avec les sauvages. En 1743, deux de ses fils parviennent au pied des Rocheuses.
— Les Anglais, interrompit M. Girard, ne sontils pas venus ici après la conquête du Canada ?
— Oui, répondit le fermier, les Anglais ou plutôt les Ecossais, à la tête de deux compagnies d'abord rivales puis fusionnées, la compagnie de la Baie d'Hudson et celle du Nord-Ouest sont venus dans notre pays pour y commercer avec les sauvages, mais sans aucun but élevé de recherches scientifiques ou de civilisation. [1 ont caché au public, le plus longtemps qu'ils ont pu, les ressources étendues et variées de ce grand et beau pays et ils ont fait le plus souvent maussade accueil aux missionnaires, ne facilitant guère leur tache, que s'ils espéraient par là rendre plus aisées leurs propres relations avec les peuplades indigènes. Les missionnaires, en effet, ne tardèrent pas à venir. En juillet 4818, deux prêtres canadiens-français, Provencher et Dumoulin, arrivaient à la Rivière Rouge. D'autres, presque tous de notre race, les suivirent bientôt, poussant leurs missions dans tous les sens, si bien qu'elles s'étendent a présent jusqu'à l'Alaska ; beaucoup de ces bons ouvriers sont des Pères Oblats. Mais, pour instruire les enfants, pour soigner les malades, il fallait des religieuses : dès 1844, messagères de consolation et de charité, elles vinrent gaiement dans ce lointain et périlleux exil, les premières furent des sœurs Grises de Montréal: un grand nombre d'autres arrivèrent par la suite, et à quelques exceptions près, elles sont toutes des filles de France ou du Canada
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français. .]v ne vous décrirai ]>as les peines, les misères, les souffrances qu'eurent à subir prêtres et
religieux dans des pays perdus, séparés les uns des autres par de vastes espaces que l'on ne pouvait franchir qu'avec de grandes difficultés ; vous les imaginez aisément. Les résultats de ce rude apostolat sont magnifiques: de nombreuses paroisses disséminées partout, des missions, un collège, des hôpitaux, des pensionnats pour les enfants des sauvages et pour ceux des colons, voilà une œuvre qui fait honneur à notre race et dont nous avons le droit d'être fiers. C'est de Saint-Boniface où se dresse la cathédrale métropolitaine des trois provinces de l'Ouest, que partait l'impulsion directrice; Winnipeg est la grosse cité d'affaires où s'élaborent les entreprises industrielles, où s'édifient des fortunes : Saint-Boniface est la petite cité historique qui rappellera toujours aux nouvelles générations de Canadiens immigrés la mission civilisatrice et chrétienne accomplie ici par les enfants de la vieille Gaule et le respect que méritent leur langue, leurs traditions, leur nationalité.
A l'évocation de ce glorieux passé, M. et Mme Girard se sentaient émus de gratitude et de fierté, de gratitude envers nos morts, de fierté comme enfants d'une race qui accomplit de grandes choses ; et eux, les modestes ouvriers, se promettaient, promesse muette mais sincère, de n'être pas indignes des aïeux, de déf«idre vaillamment les nobles causes dont chaque famille d'un peuple est dépositaire et dont le succès dépend de la fidélité de chacun à remplir son devoir.
Le lundi, on repartait pour la Sapinière, les deux wagons chargés de la plus grande partie des acquisitions. On s'arrêta de nouveau chez l'aimable famille Tremblay et Ton revint sans encombre à la ferme.