CHAPITRE
Pluviers et bécassines; buter; rat musqué —
Départ de M. Girard
pour construire sa maison — Une visite
A un ou deux jours de là, comme l'on causait le soir sur le pas de la porte, « les pluviers, les bécassines abondent ici » disait M. Girard.
— Oui, répondit le fermier, en automne surtout on les voit par bandes près des marécages et jusque dans les cours des fermes. Léon en a tué plusieurs dans Le parc aux vaches. On compte aussi dans nos provinces jusqu'à vingt- deux espèces de petits gibiers, bécassines, chevaliers et courlis, mais on De s'amuse pas à les chasser.
— Gomment s'appelle l'animal dont nous entendons presque toujours le cri désagréable en passant près d'un marais?
— (Test le butor. Un vilain grand échassier qui vole lourdement et dont la chair est coriace. Quelques Métis la trouvent cependant à leur goût. Quand il est seulement légèrement blessé il n'a pas peur de revenir sur Le chasseur et gare à son bec! s'il a chance de vous attraper. Léon, tu n'as pas raconté ta petite aventure avec un butor qu'il t'a fallu achever à coups de crosse?
— Non, Monsieur.
Allons, tu es un garçon discret. Il ne vous a pas dit non plus, continua le fermier en s' adressant à M. Girard, qu'à ses débuts comme chasseur, il a eu inaille à partir avec un rat musqué? (lénéralement cet animal ne quitte pas son marais: mais.
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quand une route est proche, il la traverse parfois. Si vous ne faites pas attention à lui, il continuera son chemin; mais si vous faites mine de vouloir l'attaquer, de suite il s'arrête, vous fait face et, se dressant debout, vous attend. Léon, qui ne savait pas ce que c'était et voyant sa petitesse, voulut en saisir un
— L'imprudent! s'exclama Mme Girard qui venait d'arriver.
— Et eut un doigt traversé par les crocs aigus de la petite bête
— Mon pauvre enfant !
— Mais, Madame, très courageux, il ne lâcha pas prise et F étouffa, jurant bien, cependant, que cette expérience lui profiterait dans l'avenir.
Quelques jours après. M. Rolland dit à son ami : Maintenant que tout ce que vous avez acheté est arrivé, il faut partir au plus vite et dès lundi prochain. J'irai aujourd'hui au village en prévenir le Métis qui vous accompagne. Comme votre team ne suflirait pas pour emporter tout ce dont vous avez besoin de suite, je vous prêterai le mien avec mon engagé. Vous avez bien fait cette année d'acheter du foin à votre voisin, il vous aurait été très difficile d'en faire sur place et le transport d'ici serait fort onéreux. De plus, vous évitez les frais d'une acquisition immédiate d'une faucheuse et d'un râteau. Je vous donnerai une demi charge de foin pour la route et vous permettre d'attendre la première livraison. Savez-vous ce qu'il faut de foin pour hiverner ici les animaux ?
— Pas très exactement.
— En général, on compte ici, pour ne pas être à court : cinq tonnes par cheval, trois tonnes par bête à corne et une et demie par jeune animal. Hivernant deux chevaux et une vache, vous achèterez
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quinze tonnes de foin; vous aurez un excédent probable de trois tonnes qui vous sera très utile au printemps et jusqu'au foin nouveau, surtout, si. obligé de travailler avec vos chevaux presque chaque jour vous ne pouvez que rarement les faire pâturer. Et puis, il faut compter sur les perles. la nourriture des chevaux des personnes venant vous voir.
A faire soi-même, le loin coûte environ une piastre la tonne ; on vous le vendra probablement deux ou trois piastres, mais vous y aurez encore avantage.
11 est entendu que je vous prête ma tente; mais en cas de fort mauvais temps à l'automne, il est prudent d'avoir aussi une tente pour vos chevaux, si vous voulez les conserver en bon état. Je vous en louerai une dans l'un des stores. Mme Girard vous préparera des vivres pour une semaine environ, mais ensuite vous aurez à faire votre cuisine avec les provisions que vous emporterez. Vous ne détestez pas la « galette »de Métis et je vous engage à la préférer au pain. Elle est plus facile à préparer et se garde plus longtemps fraîche. Tous les Métis savent la faire. Dans trois semaines environ, suivant le temps, j'irai vous voir et vous porter outre de nouvelles provisions le restant de vos acquisitions. Si le temps est beau. Mme Girard pourra m'accompagner. A propos de vos constructions : Quand vous ne saurez comment procéder, laissez faire le Métis, fort au courant de ces sortes de maisons. Pour mettre la cave entièrement à l'abri des plus gros froids, rappelez-vous qu'elle doit être creusée, de manière que le carré des c logs » la dépasse horizontalement d'au moins un mètre de chaque coté. Comme ce serait trop cher «le la cimenter, le Métis vous apprendra à la boiser tout autour pour retenir la terre. Evitez d'atteindre au niveau ordinaire de la nappe d'eau souterraine,
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crainte d'inondation au printemps. Si vous trouves
OU que l'on vous dise que l'eau, à cet endroit . est à peu de profondeur, il vaut mieux faire votre soubasement plus haut ou même poser des « logs » supplémentaires pour surélever le plancher du rezde-chaussée et pouvoir donner aussi à la cave une hauteur raisonnable. Avez-vous pensé au puits?
— Ma foi, non !
— C'est pourtant une nécessité. Il ne faut pas trop compter sur votre « crique », mais faire creuser un puits à proximité de votre maison et autant que possible sur une petite hauteur pour qu'il ne reçoive pas les égouts de la cour. C'est un travail que vous ne pouvez faire vous-même et, quand je viendrai, je vous amènerai un Canadien dont c'est la spécialité. Suivant les endroits, on trouve l'eau depuis trois mètres jusqu'à dix mètres et même plus. Il vaut mieux entourer le puits avec des pierres qu'avec du bois, le bois donne souvent un mauvais goût à l'eau, qui est toujours plus fraîche dans un puits en pierre. Vous vous passerez de pompe cette année ; un simple crochet en bois, comme vous en avez souvent vu, vous suffira. Impossible de vous dire ce que ce puits vous coûtera, cela dépend de la profondeur de l'eau et de la nature du terrain. La profondeur du puits situé près de la maison indique généralement le point auquel on peut aller pour creuser la cave sans danger d'eau. Comme vous ne placerez le plancher du rez-de-chaussée qu'en dernier lieu et qu'alors le puits sera fait, vous saurez si votre cave doit être plus ou moins creusée, Si, au printemps, vous voulez mettre votre terrain à l'abri des animaux errants et si vous voulez faire pâturer vos chevaux, sans danger qu'ils s'écartent, il faudra vous enclore. En raison de la dépense et aussi faute de temps,
bornez-vous pour le moment à une cour encerclant vos bâtiments et un parc à côté pour y mettre paître vos animaux. Comme Ion ne peut planter de piquets au printemps, parce que la terre est encore trop gelée, il VOUS faudra faire cette besogne avant l'hiver. Dans les marais du voisinage, vous trouverez assez de bois de saule pour en l'aire des piquets et, au printemps, vous n'aurez plus qu'à poser le fil de 1er barbelé.
Si le temps vous presse pour construire votre écurie-étable, n'équarrissez pas les « logs » et faites un toit plat en perches que vous recouvrirez de mottes de terre et d'un peu de loin. Vous en construirez une autre l'année prochaine et ce bâtiment, quoique primitif, trouvera bientôt son emploi.
Pour cet hiver, la cave et la cuisine vous serviront de laiterie cl en faisant quelques refends dans votre écurie, nous trouverez bien moyen d'y placer quelques poules et deux ou trois porcs.
Le lundi suivant, M.Girard partait avec le Métis.
Environ trois semaines après, comme le temps clail beau. M. Rolland et M!,e Girard, accompagnés du Canadien qui devait creuser le puits, allèrent lui rendre visite.
La cave (Hait à peu près creusée, mais on attendait pour la finir et la boiser que le résultat du puits fût connu. Le carré de a logs i de la maison «•tait terminé' et Ton montait la charpente.
Bien que le temps eût toujours été favorable. le fermier s'étonnait un peu de la rapidité des travaux. Son ami lui expliqua qu'il avait fait taire un moment B8 prudente économie et qu'un vieux Métis lui ayant prédit «pie les mauvais temps étaient proches, il avait eu peur et avait pris de suite pour aide un charpentier, (ils d'un Français nouvellement installé' dans les environs. La peur a quelquefois du bon.
lui répondit en riant M. Rolland, et bien que n'ajoutant pas foi aux pronostics de ce vieux sorcier, je trouve que vous avez agi sagement. Je vois de plus que vous avez disposé les portes d'entrée de la cuisine et de la salle à Test et au sud; c'est également une bonne idée, vous mettant ainsi à 1 abri des vents nord-ouest.
On resta deux jours, Mme Girard faisait la cuisine, se promenait aux environs et couchait toute habillée sous la tente, ce qui l'égayait beaucoup. Je crois, disait-elle, que je finirais par m'y habituer. Dans ses promenades, elle avait visité les voisins et lait notamment connaissance d'un jeune ménage canadien les Turcotte, et de deux familles françaises, les Leclerc et les Fortin, installés pas très loin de là.