CHAPITRE XI
peu de prairie. — Ciseaux de r>ei£c. — Départ définitif des époux Girard
Dans les premiers jours de novembre, M. Girard revenait chez M. Rolland pour chercher sa femme.
— Eh bien ! où en sont vos constructions? lui demanda le fermier.
— Extérieurement, la maison est finie, mais j'ai encore à la blanchir à l'intérieur et à taire divers aménagements dont je m'occuperai cet hiver. En tout cas, dès maintenant, elle est logeable. L'écurieétable est couverte de terre et de foin, mais le côté est encore à bousiller. Le puits est fini; j'ai eu l'eau à cinq mètres, ce qui m'a permis de recreuser un peu ma cave. Enfin les piquets de clôture de la cour et du petit parc sont plantés.
— Avez-vous eu des incidents?
— Peu après votre visite, le Métis en sortant un soir de la tente pour fumer une pipe aperçut au loin, vers le nord, une lueur d'une assez grande étendue. Le vent était assez fort. C'est un feu de prairie, me dit-il, et si le vent ne change pas, dans une heure, il nous chauffera les côtes.
— Que faut-il faire? lui demandai-je.
— Pour le moment, attendre. Voyez-vous au loin ces individus à cheval? ce sont des voisins aussi anxieux que nous et qui vont voir ce qu'il en est et essayer si possible d'arrêter ou couper le feu, au moyen de sacs mouillés liés au bout de longues perches. Si le danger est proche et réel, ils vont bientôt revenir: alors nous attellerons les chevaux,
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chargerons le wagon de tout ce que nous pourrons et à la dernière limite, mettant nous-mêmes I<i feu
en arrière de nous, nous avancerons sur la surface brûlée où nous serons enfin en sûreté.
Le vent changea heureusement et le l'eu repartit à l'est. Ce n'était pour nous qu'une fausse alerte; mais le lendemain, sur le conseil du Métis, nous profitâmes de ce qu'il n'y avait plus que très peu de vent, pour brûler par petites parties, afin de rester toujours maîtres, une largeur d'herbe d'environ cent mètres à l'entour des constructions, ce qui, je crois, constitue une garde suflisante contre les futurs feux.
— Vous avez bien fait. Rien autre?
— Mon Métis a vu parfois le soir des orignaux, il doit avoir une vue perçante, comme ses camarades, car je ne pouvais rien distinguer. Enfin, en revenant, nous avons été accompagnés une partie de la route par une troupe de moineaux qui suivaient notre piste. Quels sont ces oiseaux?
— On les appelle ici : « les oiseaux de neige ». Ils sont encore gris, mais vont blanchir avec les froids. Ils arrivent en automne et repartent au printemps. On prétend que leur arrivée annonce l'approche de l'hiver et vous ferez bien de ne pas tarder à vous installer sur votre homestead, si vous voulez éviter à votre femme les fatigues d'un voyage par les mauvais temps. J'ai plus de confiance en ces oiseaux qu'en votre vieux Métis.
Huit jours après l'on partait, non sans de touchants adieux des époux Girard à Léon et à Madeleine. La bonne mère surtout ne cachait pas son émotion et faisait mille recommandations à ses enfants. Ceux-ci, bien que fort attendris eux-mêmes, essayaient de consoler leurs parents d'une séparation que l'avenir pouvait bien rendre définitive.
Gomme il fallait emmener la vache, une truie
pleine, un porc gras pour tuer, quelques poules et qu'il y avait encore à transporter le mobilier de maison, les provisions de l'hiver, M. Rolland accompagnait les colons avec son team. De plus, on avait loué deux teams de Métis. On se mit en marche de grand matin, les Métis marchaient en avant, suivis du fermier, en arrière, M. et Mn,e Girard. Tout alla d* abord bien et l'on croyait arriver le soir même, quand vers cinq heures environ, alors qu'on n'était plus qu'à dix milles du homestead, le temps changea tout à coup. Le vent s'éleva et bientôt la neige tomba avec violence. Comme la nuit arrivait, on décida de camper, sur l'avis des Métis qu'il ne sérail pas prudent d'aller plus loin, la route se trouvant recouverte et la tempête pouvant encore augmenter. On s'arrêta à l'abri d'un petit bois et les wagons dételés furent placés sur une seule ligne pour tâcher d'arrêter un peu la neige. A l'aide de piquets de bois, de branches, de loin et de couvertures, on lit tant bien que mal un lit à M"' Girard sous la f boîte » d'un wagon. Les hommes, peu disposés à dormir s'enveloppèrent le mieux qu'ils purent, fumant et prenant du café de temps en temps. La neige ayant cessé de tomber pendant la nuil. on repartit dès qu'il fit clair, cl vers midi, malgré les mauvais chemins, on arrivait au homestead sans autre encombre. De suite, les Métis montèrent le poêle de cuisine et bientôt réchauffée la ménagère ne pensait plus à sa petite aventure. C'est égal, disait-elle, les belles routes du Manitoba ne me verront pas souvent l'hiver !
Après déjeuner et leurs wagons déchargés, les M élis s'en retournèrent: quand au fermier, il resta deux jours pour aider à l'installation.
La première nuit, il faisait clair de lune ; les
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coyottes rôdaient à l'entour et leurs voix criardes empêchèrent les hôtes de l'humble logis de dormir à leur aise.
Le second jour, la neige tomba à légers flocons pendant près d'une heure. Mmc Girard alla jusqu'à la rivière à la Perche, elle vit les saules et les peupliers dépouillés de leurs feuilles et la plaine blanche et nue. Elle rentra triste, le cœur serré, dans sa chétive maison — une hutte perdue! — Son coquet village normand, ses parents lui apparurent vivants dans l'intensité des souvenirs et, dans un désespoir subit et immense, elle pleura.
Il lui sembla avoir accompli une irrémédiable folie, et qu'ils avaient à jamais déserté la douce France pour une terre étrangère et dure. Puis elle tomba à genoux et pria. Doucement le mirage s'évanouit, la femme forte qu'elle était se réveilla vite et redevint maîtresse de sa volonté. La terre arrosée du sang de tant de martyrs et de héros français n'est pas une terre étrangère, elle est aussi la Patrie. La prairie émaillée de fleurs au printemps et rutilante de moissons à l'été n'est pas ingrate et dure. Mme Girard se reprocha un moment de faiblesse, elle sourit en regardant le modeste mobilier de cette modeste demeure, mais qui étaient son mobilier et sa maison. Jetant les yeux au dehors, elle se dit que la blancheur de la neige recouvrait des champs fertiles, leur propriété ; son mari et elle seraient des gens indépendants, vivant bien de leur travail ; leurs enfants seront heureux dans ce pays ; au loin, de tous côtés, des compatriotes viennent y fonder une petite France. Et gaîment elle se mit à l'ouvrage.
Le lendemain matin, lorsque les colons remercièrent chaudement M. Rolland de tout ce qu'il
avait l'ait pour eux, ce dernier, avant de monter en voiture, leur dit:
— A propos, comment nommerez -vous votre ferme?
M. Girard regarda sa femme comme pour l'interroger.
— Mon ami, répondit-elle, moitié grave et moitié souriante, si tu le veux bien, nous l'appellerons Bon-Espoir!