‹ L'aisance qui vientChapitre 28 sur 45 · LES DÉBUTS D'UN PROPRIÉTAIRE · texte numérisé non relu

LES DÉBUTS D'UN PROPRIÉTAIRE

Cne visite à « Bon-Espoir » ; ©i> £arde Léon, Madeleine entre au couvent

Accompagné de Léon et de Madeleine, M. Rolland retourna passer les fêtes de Noël et du Premier de l'An chez les époux Girard. On devine la joie de ces derniers et de leurs enfants ; nos voyageurs s'étaient hâtés de se dégreyer et de faire sécher dans la cuisine couvertures et caoutchoucs, cependant que les propos affectueux et les questions allaient leur train. Avec quel intérêt on parcourut la maison !

Elle était blanchie à la chaux à l'intérieur. Dans la salle il y avait une table, six chaises, un fauteuilbascule (arm rocking chair), un buffet-étagère (side board) un peu différent de ceux de France et portant, comme c'est l'usage, une glace à son faîte. Dans la cuisine, quatre chaises, une table en bois blanc, un carré pour la batterie de cuisine et un banc pour les seaux, ces trois derniers objets fabriqués par M. Girard. Un escalier droit menait au galetas : dans chaque chambre un lit en fer, deux chaises et un lavabo.

L'hiver on n'avait accès dans la maison que par la porte de la cuisine, située au sud ; la porte de la

l'aisance qui vient 1o9

salle donnant à l'est sur le jardin futur était barricadée pour garantir du froid. Enfin toute la maison était protégée à l'entour par un remblai de terre, recouvert de fumier.

Dansl'écurie-étable : deux boxes pour les chevaux ; à côté, de la place pour deux chevaux étrangers. Dans un coin le poulailler, puis la place de la vache et enfin le réduit pour les cochons.

Près de ce bâtiment, le foin acheté par M. Girard et, tout près de la maison, un fort tas de bois, sullisant pour une grande partie de l'hiver.

En somme, 1 installation et les préparatifs étaient satisfaisants, cependant le maître de la maison paraissait soucieux. Il confia à M. Rolland qu'il craignait que ses juments ne fussent pas pleines, contrairement à ce qu'on pensait le jour de la vente.

— C'est un petit déboire, répondit le fermier, parmi tous ceux auxquels vous devez vous attendre. Il ne faut pas croire que vous ne perdrez pas non plus de temps à autre quelques animaux. Vous seriez le seul si vous ne subissiez jamais aucune perte. Et si vous persistez à faire plus tard la culture des céréales, les risques seront autrement grands.

— N'en parlons plus, reprit la ménagère. A propos, ma vache a donné une magnifique génisse et j'ai maintenant assez de lait pour notre entretien. Adieu les conserves de crème ou les courses chez les voisins pour notre café au lait du matin !

Le jour de Noël on s'en fut assister aux offices à la mission. Elle était établie à cinq milles de Bon- Espoir, sur un beau plateau dominant la rivière. Là se trouvait, dans le voisinage immédiat de plusieurs fermes, la maison-omnibus qui a été presque toujours, dans le Nord-Ouest, le premier établisse-

ment des missionnaires ; c'est une construction en logs, semblable à celles qu'élèvent les colons au début, bousillée avec le torche de terre et de foin et servant à la fois de maison au prêtre et d'église; au fond est l'autel dans une sorte d'alcôve, de part et d'autre des cellules avec des couchettes et le reste de l'unique pièce est à la fois cuisine et salle à manger, c'est là que se tiennent les fidèles pendant les cérémonies religieuses. Ici, cette maisonnette peut avoir douze mètres de long sur six de large. La mission du Lac à la Perche est visitée d'ordinaire une fois par mois ; c'était le bon père Febvre qui en était chargé pendant les voyages de l'abbé Thiéblot. il venait d'un poste d'Oblats assez éloigné d'où ses confrères visitaient aussi d'autres missions soit de petits groupements de colons, soit de peuplades sauvages. De nos jours, ces sauvages sont tout à fait inoflénsifs et ont des réserves de terres établies par le gouvernement. Tous les colons venus à la mission et le père Febvre lui-même dînèrent chez un cultivateur installé près de la mission, Là on lit ou l'on renoua connaissance avec tous les voisins, en prenant ce mot dans le sens le plus large ou mieux le plus étendu, car ces voisins habitaient parfois à dix milles les uns des autres ! Entre gens ainsi isolés la joie était grande de vivre quelques heures la vie de société, et les conversations ne tarissaient pas, émaillées de saillies, ponctuées de boutades, coupées parfois d'une romance ou d'une chanson.

De retour à Bon-Espoir, on discuta de grosses questions.

Il fut entendu que Léon resterait de suite avec ses parents pour les aider et que Madeleine, pour préparer plus sérieusement ses examens, entrerait au couvent comme pensionnaire.

Léon qui était content de quitter l'école s'exerçait à marcher avec les raquettes que M. Rolland lui avait données comme cadeau de Noël, il tombait souvent, avait même beaucoup de mal à se relever, mais persistait à s'en servir, voulant être capable l'hiver prochain de suivre les Métis à la chasse. Il désirait aussi acheter avec ses économies deux ou trois chiens de traines. A l'école, il avait vu des camarades, habitant au loin, venir en traine à chiens. C'est amusant, disait-il, et on va plus vite qu'en sleighl.

— C'est quelquefois vrai, observa le fermier, mais souvent aussi les conducteurs sont obligés d'aller à pied et même d'aider les chiens en poussant le traîneau. Attends à l'année prochaine ; avant (1* avoir des chiens de traine pour ton plaisir, il est plus urgent que ton père achète un coolie pour ses vaches.

— Voici encore une chose qui m'embarrasse, dit M. Girard: Le cochon que j'ai apporté pour tuer est assez gras; mais je n'ai jamais fait le métier de charcutier et je ne sais comment m'y prendre.

— Vous avez pourtant vu tuer chez moi, l'an dernier. Au Manitoba, on doit faire un peu tous les métiers. L'hiver prochain, quand vous aurez avec vous vos deux enfants, il vous faudra bien tuer un bœuf. Tout Canadien ou Métis connaît cette job; allez les aider quand ils tuent et ils viendront de même à votre secours. Entre voisins et surtout sur des homesteads écartés, il faut s'obliger et il est rare de voir des gens qui s'y refusent. Soyez donc sans inquiétude à cet égard.

Les fêtes passées, M. Rolland repartait avec Madeleine par une claire et froide journée. Le soleil inondait d'une lumière sans chaleur la plaine polie.

Le sol dur sonnait sous le pied des chevaux ; paribis, hors de son logis creusé dans la neige, s'ébattait soudain près d'un buisson une perdrix blanche au fin duvet, hôte passager de l'hiver; parfois aussi, ancré sur quelque branche d'un arbre décharné, un corbeau impassible jetait aux rapides voyageurs son cri rauque et grave.

A peine fut-on de retour à la Sapinière que Madeleine entrait au couvent.

Page 1