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CHAPITRE II

Travaux du Printemps — Les rats musqués — Une bonne nouvelle — Achats —

Madeleine est reçue —

Situation de M. Girard au bout

de ses deux ans

Au printemps, M. Girard défricha d'abord environ cinquante acres de terre pour en faire un jardin à l'est de la maison. Il le clôtura avec des perches abattues pondant L'hiver, et, de suite, sa femme, aidée de Léon, se mit à le dessiner et à le cultiver. Elle y sema bientôt du maïs, quantité de légumes et quelques fleurs dont le fermier lui avait donné les graines. Après les patates, le maïs et les tomates sont les deux produits du jardinage les plus estimés au Manitoba. On fait cuire à l'eau le maïs bien assaisonné, avant qu'il soit complètement mûr; il est alors fort tendre et on le mange à belle dents. à la croque au sel. Il y en a de toutes les couleurs : blanc, jaune, doré, bleu; quelques espèces ont même des couleurs variées sur le même épi. Il est assez rare que ces deux produits ne réussissent pas ; cependant à cause des gelées précoces, il est toujours prudent de choisir les espèces les plus hâtives. La ménagère sema aussi des haricots flageolets, surtout de ceux que l'on mange en vert, car, très sensibles à la gelée, on n'arrive pas souvent à leur faire atteindre leur complète maturité. Quand aux fleurs, elle donna la préférence aux pensées, o'illets et giroflées qui supportent le mieux les froids de l'arrière-saison.

Dans ses moments perdus, M. Girard défrichait

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également un coin de terre de deux ou trois acres qu'il voulait semer en avoine et orge, l'année suivante, pour la nourriture de ses animaux, enfin il avait posé son fil de fer barbelé. Léon avait fait la connaissance de la plupart des jeunes Français et Canadiens des environs. Plusieurs avaient l'habitude d'aller, au printemps, à la chasse aux rats musqués. Léon les accompagna quelquefois; mais s' étant fait pincer les doigts et ne prenant presque rien, faute de bien savoir placer ses pièges, il y renonça bien vite. Les Métis sont très adroits à cette chasse qui, bien que dure et fatigante, ne manque pas de donner par moments de jolis bénéfices.

Déjà la gentille anémone égayait la prairie. C'en était fini de l'hiver où, malgré mille petits travaux qu'occasionnait l'aménagement de la maison ou qu'imaginait l'ingéniosité de Mme Girard, la demiclaustration qu'il fallait subir avait rendu plus pénible à son cœur de mère l'éloignement de Madeleine. A présent, le va-et-vient était continuel, les occupations les plus variées apportaient à l'esprit une distraction de tous les instants et les journées s'écoulaient dans un labeur plein d'attrait.

D'ailleurs l'attente inespérée d'un grand événement réjouissait les propriétaires de Bon-Espoir; lorsque en mai M. Rolland vint les voir, ils lui annoncèrent pour la fin du mois d'août l'arrivée en ce monde d'un petit Canadien et lui demandèrent d'être son parrain. Le fermier accepta avec joie, car ses amis et protégés étaient devenus pour lui comme un frère ou une sœur et il prenait une part sincère à leurs satisfactions comme à leurs craintes ou à leurs déconvenues.

Au cours de sa visite, il les informa qu'on vendait la semaine suivante à l'un des enclos (fourrières) du

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village plusieurs bêtes à cornes perdues. « Gomme il faut payer cash et que par suite il y a généralement peu d' acheteurs, vous pourriez trouver l'occasion de faire un bon marché. Venez- y.

— Je veux bien, mais ces ventes sont-elles sures?

— Absolument. La vente est faite naturellement sans aucune garantie mais, une fois faite, le propriétaire n'a plus aucun recours contre l'acheteur et ne peut l'aire rien autre chose que d'établir ses droits à l'argent qui reste, tous les frais prélevés ».

M. Girard alla à la vente et acheta deux génisses de deux ans et une vache de sept ans pour 250 francs comptant.

— Vous voyez, remarqua le fermier, que ça paie de se déranger et surtout d'avoir toujours du cash à sa disposition.

Son ami se plaignait de ne pas avoir de taureau. A cet égard, lui dit-il, soyez sans inquiétude. Vous trouverez bien un taureau dans le voisinage et il est môme probable que vous n'en aurez pas besoin. Car malgré la loi, surtout dans les endroits écartés, beaucoup laissent courir leurs taureaux en plaine. Dans un an ou deux, vous achèterez un beau reproducteur, et je parie qu'à cette époque vous trouverez qu'il y a trop de taureaux dans la prairie.

Pin juin, Madeleine subit avec succès son examen et l'inspecteur lui fit espérer une place d'institutrice pour l'automne ou le printemps suivant. M. Rolland la reconduisit chez ses parents. Il trouva son ami joyeux. Je m'étais trompé, dit-il, une des juments vient de me donner un magnifique poulain, venez le voir.

Et Léon de s'écrier : Venez voir aussi les six porcelets (pie la truie nous a donnés; ils sont déjà très gros.

Le fermier fit acheter à M. Girard une faucheuse et un râteau pour 80 piastres payables fin novembre. Ce dernier avait voulu payer de suite puirqu'il avait encore 100 dollars en banque; mais M. Rolland lui fit comprendre qu'il devait profiter du crédit oflert et garder l'argent à sa disposition, en cas d'urgence.

A la fête des Métis, qui tombait cette année là le 10 juillet, comme, quelques jours plus tôt, à la Saint-Jean-Baptiste, Mme Girard et les enfants furent les hôtes du fermier à Vauquelin. La ménagère et M. Rolland observaient malicieusement Léon et Madeleine qui éprouvaient un plaisir évident à revoir l'un MUe Ladouceur, l'autre M. Lafleur; la sympathie à leur égard se manifestait d'ailleurs, dans le camp adverse, d'une manière aussi aimable et franche.

Le propriétaire de la Sapinière reconduisit ses invités. Gomme, avant son entrée au couvent, Madeleine s'occupait spécialement des poules, il lui donna une douzaine de magnifiques poules, les Rarred plymouth rocks, qu'elle admirait tant à la ferme. « Ce sera le commencement de ta dot, fît-il en souriant. »

— Gomment, s'écria Mme Girard, je croyais que les jeunes gens ne demandaient pas de dot au Manitoba.

— Et vous aviez raison. Ici, la jeune fille ne se vend pas et les pères de famille n'ont pas besoin de se saigner à blanc pour trouver un gendre. Les jeunes gens épousent les jeunes filles pour leurs qualités personnelles et non pour leur argent; mais cela n'empêche pas qu'un appoint, bien que non imposé, est toujours le bien venu, si petit soit-il.

La veille de son retour, comme M. Rolland devisait avec ses amis, il leur dit :

Eh bien, voilà deux ans que vous êtes au Manitoba, si nous jetions un coup d'œil sur votre situation actuelle :

De vos 3.500 lianes apportés de France, il ne vous reste plus que 500 francs, mais vous êtes établis sur une ferme de 100 acres qui bientôt vous appartiendra exclusivement, puisque les plus grosses charges imposées par le gouvernement sont déjà remplies et vons possédez :

1° Une maison qui bien que modeste est habitable, chaude et garnie d'un suffisant mobilier;

2° Une écurie-étable ;

3° Deux chevaux, un poulain, deux vaches, deux génisses de deux ans, une génisse d'un an, une truie et six porcelets qui seront bons à vendre à l'automne;

4° Un petit matériel agricole : wagon, buggy, cutter, bob sleighl, harnais, charrue herse (je ne compte pas la faucheuse et le râteau qui ne sont pas payés).

Enfin votre homestead est clos en partie.

Pendant ces deux ans vos gages ont suffi et bien au-delà à vous entretenir vous, votre femme et vos enfants.

Pensez-vous que tout cela vaut bien les 3.000 francs dépensés? croyiez- vous que vous auriez pu obtenir un pareil résultat en France? De plus, vous ne dépendez de personne, vous êtes votre maître.

— Vous avez raison, aussi je suis content, je vois l'aisance arrivée et l'avenir souriant. Mais si je ne vous avais pas eu pour me conseiller, m' aider, m'obliger, en serais-je là ?

— Oui. Travailleur et économe comme vous êtes, Le résultat eut été Le même à peu de chose près. Voyez-vous, le plus grand obstacle au succès des

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colons français, c'est qu'ils veulent toujours faire à leur tête, sans se préoccuper que ce qui est bon en France peut être nuisible ici. Un dernier conseil: Louez cette année quelques terres à foin du gouverment provincial ou fédéral et faites le plus de foin que vous pourrez, c'est-à-dire jusqu'au moment des battages. Alors, laissez votre ferme à la garde de votre femme et des enfants et retournez travailler chez M. Patterson. Il a gardé un bon souvenir de vous et vous reverra avec plaisir. Avec votre team, vous gagnerez 4 à o piastres par jour, si l'automne est beau vous gagnerez de quoi payer votre billet et acheter plusieurs bêtes à cornes.

— C'était mon idée et je suivrai votre avis.

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