CHAPITRE
Heureux événement — M. Girard va aux battages
pour la dernière fois —
Nouveaux colons — A propos d'émigration
En août, M. Girard, qui avait loué plusieurs terres à foin, en fit aussi rapidement et en aussi grande quantité qu'il put.
L'époque impatiemment attendue, mais non sans anxiété, approchait. Le docteur Paradis, installé depuis peu à Yauquelin, avait rassuré M. Girard et viendrait de suite en cas de besoin. La ménagère, selon l'usage de la région, reçut les soins d'une matrone métisse et mit heureusement au monde, le 20 août, un gros bébé qui, de son parrain, reçut le nom de François. Dès le surlendemain, et, à la mode manitobaine, sans dragées, le baptême eut lieu; la marraine était une Canadienne amie des environs, Mme Turcotte ; cette naissance avait rajeuni de quinze ans les époux Girard et rattaché d'une manière irrévocable a Bon-Espoir » à ce monde de souvenirs et de sentiments qui était la trame même, intime et mystérieuse, de leur vie. Désormais ce coin de terre canadienne où ils avaient élu domicile tenait dans leur cœur la même place que le petit village normand où s'était écoulée leur jeunesse.
Trois semaines plus tard, comme tout allait bien à la maison, M. Girard partit chez M. Patterson, avec son team, pour travailler aux battages. C'est probablement la dernière fois, disait-il à sa femme, car l'an prochain mon troupeau sera assez nombreux pour me forcer à rester. Je vais gagner le plus d'argent que je pourrai afin d'acheter de nouvelles bêtes
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à corne à l'automne, puisque c'est surtout <lans . •<• but que j'ai une si grande quantité de foin.
Cependant des colons français, dirigés par l'abbé Thiéblot, auxquels se joignaient des Canadiens et des Belges, arrivaient sans cesse dans la région de la Rivière à la Perche. Les uns étaient venus de bonne heure pour faire du foin, les autres avaient préféré aller à la moisson ou aux battages accroître leurs économies avant de prendre possession de leurs terres. Un jour Léon vit passer une vraie caravane. C'était une file interminable de wagons où gens et colis étaient pittoresquement casés; on voyait là, à côté de malles récemment sorties de la fabrique, des coffres vénérables de toutes les époques et de toutes les provinces enlevés impitoyablement au logis familier. Hommes, femmes, enfants, étaient juchés tant bien que mal dans les voitures sur les planches ou sur les bagages. A bien regarder, c'était le type gaulois qui dominait dans cette peuplade en marche; nombre de figures viriles, à la moustache tombante, semblaient sorties de ces livres d'histoire où est racontée l'héroïque résistance de Vercingétorix. Dans le premier wagon, l'abbé Thiéblot avait la mine triomphante ; plusieurs prêtres de France qui devaient le seconder plus tard l'accompagnaient, étudiant le pays. Des colons au teint plus mat emplissaient deux voitures; ils étaient conduits et harangués par un compatriote, déjà fixé sur un homestead, Vertillac, qui était intarissable. Il décrivait la magnificence de cette terre féconde, jetait des exclamations, interpellait l'un puis l'autre, et, dans le feu de la conversation, montrant la plaine d'un geste rapide, on l'entendit s'écrier fièrement : « On y planterait des clous, il y pousserait des barres de fer! ». Tout autres étaient des gens au costume brodé, à l'air grave et un peu anxieux ; les