I. \IS KSCK QUI VIENT UM
Bretons regardaient avec une intense attention le spectacle si nouveau qui s'offrait à leur vue, mais sur leur àme dolente pesait, pour quelque temps sans doute, le souvenir importun et cher du pays des ancêtres.
Un bureau de poste venait d'être erre à quatre milles de Bon-Espoir. Au Canada, saut' dans les grandes villes, on ne délivre pas encore la correspondance à domicile et chacun doit aller la chercher au bureau.
De plus, comme le nombre des entants des colons était maintenant supérieur au chiffre exigé par la loi du Manitoba pour avoir droit à une école, les parents avaient fait dans ce but une pétition à l'inspecteur de la circonscription (la place n'étant encore rattachée à aucune municipalité) et l'instance était pendante .
Entin Le chemin de fer auquel on travaillait ferme se rapprochait de plus en plus. Le bruit courait qu'il serait en exploitation l'année suivante et que la gare la plus rapprochée ne serait pas à plus de cinq milles. Cette quasi certitude redonnait de l'ardeur aux colons qui songeaient à toutes les facilités que ce chemin de fer leur procurerait pour les communications, les achats et les ventes.
M.Girard rentra dans les premiers jours d'octobre. Il avait eu l'occasion de voir l'abbé Thiéblot et lui avait parlé de sa campagne de colonisation.
— Rencontrez -vous parfois des opposants? lui demanda-t-il.
— Oui, mais rarement. On fuit la discussion. Il y a des personnes sincères, mais mal renseignées ou d'esprit peu ouvert: d'autres le sont moins. En ce cas, lorsqu'on veut combattre 1 émigration au Canada, d'ordinaire on ment. On déclare
1o2 l'aisance qui vient
qu'il faut de gros capitaux pour réussir en ce pays: on s'apitoye sur le sort des gens qui ont échoué, ou oublie de dire qu'ils n'étaient pour la plupart ni cultivateurs, ni hommes de métier, ou que c'étaient des paresseux et des incapables. On se garde bien d'informer le public que, par centaines de mille, des émigrants d'Europe ou des Etats-Unis — des voisins, ceux-là — viennent y trouver l'aisance et le bonheur. Les vraies raisons — qu'on tait d'habitude — sont misérables. On se place à un point de vue mesquin et faux de l'intérêt d'Etat. Les émigrés sont, dit-on, perdus pour l'Etat par le seul fait qu'ils s'établissent et font souche en dehors des frontières.
C'est une vue de myope. L'intérêt de l'Etat estsubordonné à l'intérêt de la race; il ne lui est pas sacrifié, il lui est lié. Que la race française s'épande, qu'elle soit puissante dans le monde et la France en sera plus forte. Est-ce que vous croyez qu'il est indifférent à notre pays que la race française joue ou non dans un siècle un rôle en Amérique? qu'elle y constitue non pas un Etat au sens propre du mot, ce qui serait une chimère, mais dans les Etats existants un élément national distinct, solide et d'autant plus respecté qu'il est plus sincèrement loyal? Songez que cela est en train de se faire.
L'homme qui n'a pas réfléchi à ces choses ou qui les a trouvées sans intérêt est-il clairvoyant? a-t-il une opinion digne de compter? Réduire les liens sociaux à ceux qu'établit le percepteur ou le gendarme, n'est-cepas un patriotisme étriqué de bureaucrate ? Mon patriotisme à moi, c'est le patriotisme de la race — et je sais bien que des savantasses me répondront qu'il n'y a pas de race française — je dis de la race qu'avec dix races différentes, vingt siècles d'histoire, de civilisation et de souffrance ont forgée dans un même creuset ! Et celui-là comprend l'autre,
il le soutient, il le porte, il en est l'intelligence véritable et profonde.
La plaisante conception qui donne comme borne au sentiment patriotique la sinuosité sans cesse mouvante des frontières ! J'ai foi dans le progrès de vos colonies, notamment de celles d'Afrique; et si je consacre ma vie à la colonisation du Canada, c'est parce que cest là, m'entendez-vous bien? que se joue pour nous la grosse partie, dont le résultat commandera notre avenir et qui maintiendra notre France au premier rang ou la fera irrémédiablement déchoir.
Mais enfin, les gens qui n'admettent d'émigration <;ue chez nous, que diront-ils lorsque nous aurons perdu l'Algérie?
— Perdu l'Algérie!
— Certainement ! Quoique le plus tard possible. A quoi bon se leurrer? Les illusions ne changent pas la réalité! La question n'est pas de savoir si nous perdrons l'Algérie-Tunisic, mais comment, comme conséquence d'une guerre désastreuse, à la suite d'une révolte ou par l'indépendance peu à peu accordée. C'est cette dernière solution, je n'ai pas besoin de l'ajouter, que je préfère. Eli bien! lorsque l'Algérie — comme le Canada actuel à l'égard de l'Angleterre, et il n'en est pas à son stade ultime — aura un Parlement autonome, fera des traités de commerce avec la France, décidera si elle doit, ou non, nous prêter le concours d'une armée ou d'une Jette, enverra, sous un titre quelconque, des ambassadeurs à Paris et dans les autres capital que vous croyez qu'alors la différent a bien grande entre la situation du Canada ou de l'Algérie vis-à-vis soit de l'Angleterre soit de la France ? AJoj s il n'y aura plus de colonies, niais des nations alliées
à leurs métropoles ou à d'autres Etats, et loule la question sera de savoir si. dans les anciennes colonies, filles de l'Europe, parmi les populations ayant conservé leur nationalité ethnique, il scn trouve une qui soit sœur de la nôtre. Tout est là.
Que dire, ajouta l'abbé Thiéblot d'un Ion dédaigneux, de ce dernier argument : ce n'est pas au moment où la population menace de diminuer en France qu'il faut songer à l'émigration ? Est-ce que vous croyez que vingt ou trente mille émigrants de plus ou de moins peuvent modifier cet état de choses ? Si la situation déplorable qui existe chez nous se maintient, retenir vingt, trente, cinquante mille personnes par an si vous voulez, c'est reculer d'un temps ridiculement petit une déchéance profonde et irrémédiable. Vingt mille colons retenus annuellement en France, c'est six mois ou un an de retard dans le glissement au gouffre où s'effondrera notre nationalité. Vingt mille colons ici, au contraire, c'est chaque année quarante paroisses étayées, vingt autres créées. Là-bas c'est un vain appui à une construction qui s'effondre, ici c'est la solide fondation d'un peuple qui croît. S'emparer du sol, oui. voilà le grand moyen. Ce précepte, les Canadiens- Français l'ont bien compris dans la province de Québec, mais ils ne le mettent pas assez en pratique ici. Dans dix ans il n'y aura plus de homesteads ; on a donné à l'immigration une impulsion telle qu'il eût été impossible aux Canadiens-Français (s'ils l'avaient tenté de toutes leurs forces) de la suivre à temps. Mais il faut les aider. Puisque toutes les races sont conviées à prendre possession de terres admirablement fertiles et dont il ne restera bientôt plus rien de disponible, hâtons-nous de nous en assurer notre part : c'est notre intérêt privé et c'est l'intérêt de notre race.
L'AISANCE QUI VIENT loO
J'ajoute enfin que l'émigration au Canada, si elle n'est assurément pas un remède suffisant à la dépopulation en France, agira toutefois d'une manière favorable sur ce mal désastreux. Elle montrera à nos compatriotes que si, malgré un travail persévérant, l'avenir de leurs familles est plein de soucis et le difficultés en France, il y a en Amérique, parmi des populations françaises d'origine, de langue et de sentiments, pour leurs enfants, si nombreux soient-ils, une large et honorable place. Cette certitude, cette perspective encourageante empêcheront la nation française de se replier en quelque sorte sur elle-même, comme épuisée et vaincue, en plein triomphe de cette civilisation matérielle qu'elle a tant contribué à faire épanouir.