CHAPITRE IV
Achat de Vaches et construction d'une Etable —
La Chasse — Nouveaux Achats de
Vêtements pour l'hiver
La saison des battages avait été magnifique et peu de jours avaient été perdus ; le maître de Bon-Espoir avait rapporté de beaux gages qu'il employa presqu'entièrement à l'achat de nouvelles vaches. Seul avec Léon, il construisit une grande étable. Dans le courant du printemps et de l'été, il avait défriché à ses moments perdus environ trois hectares de terre qu'il se proposait d'ensemencer, au printemps prochain, en avoine et orge, pour l'entretien de ses animaux. Mme Girard fit la récolte de son jardinage. Gomme le jardin était nouveau et la terre peu ameublie, la récolte était maigre, bien que suffisante aux besoins de la famille. Loin de se décourager, la ménagère se promettait bien d'augmenter ses semences. « Puisque le terrain est bon, je finirai bien par réussir et Tannée prochaine, si le chemin de fer marche, j'espère pouvoir vendre en ville un joli excédent. »
Pour se familiariser avec ses futurs devoirs d'institutrice, Madeleine alla passer trois mois à son couvent où les bonnes sœurs l'avaient du reste demandée pour les aider à faire la classe aux plus jeunes enfants, dont le nombre avait considérablement augmenté.
Léon chassait canards, oies, grues, tout en s'occupant activement des travaux de la ferme. Devenu un habile chasseur, il entretenait souvent, disait-il, la cuisine. En femme prévoyante, sa mère recueillait
tout le duvet tant pour ses besoins que pour une vente possible.
Un jour que M. Rolland se trouvait à Bon-Espoir, Léon lui avait demandé quels étaient au juste les règlements de la chasse.
— Autrefois, dit le fermier, la chasse était entièrement libre, mais aujourd'hui il y a des règlements qui deviennent de plus en plus sévères :
Les ours, loups, renards, autres bêtes fauves et les lapins peuvent encore se tirer en tout temps et sans aucun permis. Cependant, c'est en hiver qu'on en fait surtout la chasse, puisque c'est l'époque où leurs fourrures atteignent le plus haut prix. Beaucoup de municipalités donnent une prime pour chaque loup tué dans l'enceinte de la commune. Cette prime généralement de deux dollars, payée moitié par la commune et moitié par la province, s'ajoute pour le chasseur au prix de la fourrure.
Tout habitant peut également tuer sans permis, canards, oies, outardes, cygnes, etc., mais seulement aux époques fixées par le gouvernement provincial. Il en est de môme pour les rats musqués et tous les autres petits animaux à fourrures.
La chasse aux castors est actuellement interdite.
Quant aux orignaux, cerfs, chevreuils, la chasse ne peut s'en faire actuellement que du 1er au 15' décembre de chaque année et encore avec une permission spéciale du Ministre de l'Agriculture, qui coûte 2 dollars à l'habitant de la province, 30 dollars à un Anglais ne demeurant pas au Manitoba et 100 dollars à tout étranger. De plus, chaque chasseur n'a droit de tuer qu'un seul mâle de chaque espèce et enfin il doit rendre compte au ministre du résultat de sa chasse.
Joli sujet de dissertation et qu'il est flatteur d'adresser à un ministre! Mais avec des Xemrods
un peu hâbleurs, Son Excellence doit lire de fantastiques histoires de chasse.
— De simples statistiques. Tu sais, Léon, qu'on ne trouve ces derniers animaux que dans le grand bois et que tu auras peu de chance d'en tuer si un Métis ne t'accompagnes pas.
— Oui, je le sais, mais j'irai avec un vieux chasseur qui a promis de m'accompagner et je vais faire de suite, pour lui et pour moi, la demande de permis.
— Très bien, mais sois prudent. Tu as vu dans les journaux combien chaque année il arrive d'accidents avec cette chasse, où l'on tire à la carabine à de si grandes distances.
— Moi aussi, dit Mme Girard, j'ai un renseignement à vous demander : Les vêtements de dessous que j'ai apportés de France pour toute la famille commencent à s'user et il faut que je les renouvelle cet hiver. Quel est le moyen d'achat le plus économique ?
— Si vous n'avez que quelques articles à acheter, prenez - les au village, chez M. Morris. Si, au contraire, vous avez une iorte commande à faire, adressez-vous à une grande maison de Winnipeg. Vous aurez plus de choix et malgré les frais de transport, cela vous coûtera moins cher. Je vous ai donné deux ou trois catalogues, faites votre choix et envoyez l'argent avec la commande écrite sur la feuille imprimée ad hoc.
— Mais ces catalogues sont en anglais et je ne m'y reconnais pas.
— Regardez à la table des matières, le mot : Undershirtt, que les Canadiens traduisent par corps et puis vous avez vos enfants pour vous renseigner.
— Maman, dit Madeleine qui était venue avec
l'aisance qui vient loî)
M. Rolland on congé de deux jours, tu devrais m'achetcr un honey comb wool toque (sorte de coiilurc en forme de bonnet de coton, se fait en coton, laine et soie, très gracieuse pour jeunes filles).
— Moi, dit ie maître de la maison, j'ai besoin de deux corps.
— Et moi. ajouta Léon, je voudrais bien un sweater (gros tricot qui s'enfile par le cou et, se mettant en-dessus de la chemise, remplace le gilet cl même l'habit) et une demi-douzaine de chokers (faux-cols) de quatre pouces de haut.
— Pourquoi de quatre pouces ? questionna la maman.
— Je vais te le dire ma petite mère, répondit Madeleine, c'est pour plaire à sa blonde. Pour être un homme très chic au Manitoba, les chokers doivent avoir au moins cette hauteur. Et toi, que vas-tu acheter?
— Seulement un châle de laine, que je mettrai sur ma tête, quand je sortirai l'hiver.
— Mais, maman, dit Madeleine, tu ressembleras à une sauvage ou à une vieille Métisse.
— Cela m'est fort égal, c'est du moins fort commode et surtout très chaud.
— Enf.n, le jeune François, que chacun choyait et qui emplissait la maison de son encombrante petite personne, ne fut pas oublié. Le parrain, après entente avec la marraine, se chargeait de sa garderobe.