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CHAPITRE VI

Demande d'organisation en municipalité —

Ouverture de l'école —

Madeleine institutrice — Un secret

De nouveaux colons étaient arrivés dès le printemps et la jeune colonie dépassa bien vite le nombre de cinquante âmes, exigé par la loi pour la formation de la municipalité. Convenait-il d'en constituer une? C'est ce que M. Girard, conseillé par son ami, estimait, d'accord en cela avec beaucoup d'autres.

Par une belle après-midi de la fin de mai les plus anciens et les principaux colons se réunirent chez M. Turcotte pour faire la discussion à ce sujet. On était loin d'être du même avis.

A peine la question était-elle exposée que quelques habitants, la plupart des Métis, se mettent à kicker (1). Ils s'opposent à la demande, sous prétexte que, tant qu'il n'y a pas d'organisation, ils n'ont aucun autre impôt à payer que celui relatif à l'école, unanimement désirée.

Or, les taxes « parlez-moi z'en pas, disait l'un, ça n'a pas de finition! » Voilà une chose grave « Pour l' sûr, observait un autre, c'est de valeur ». Et cette perspective faisait gourgousser (murmurer) plusieurs des assistants.

C'est très vrai, répliquent les partisans de la proposition. Nous n'aurions, en ne réclamant rien, qu'une seule taxe à payer, mais, si d'une part nous esquivons des impôts d'ailleurs très raisonnables, d'autre part le gouvernement ne nous doit rien et

(1) Tîïier, en parlant de chevaux; au figuré, ne point adhérer de suite à une proposition.

par suite nous n'obtiendrons aucune subvention pour faire et entretenir nos voies de communications : chemins, ponts, etc. Avec ce système, nous resterons dans le statu quo, c'est-à-dire sans faire aucun progrès. Il vaut bien mieux payer quelques impôts et avoir droit à des secours comme toutes les autres municipalités.

L'éloquence propre à la race française, et que César notait déjà voilà près de vingt siècles, se donna libre carrière sur ces deux thèmes opposés.

Après une couple d'heures pendant lesquelles plus d'un fit une grosse colère, l'accalmie espérée se produisit.

Quelques-uns de ceux qui, jusque-là, n'avaient pas grouillé en toute (pas bougé) hochent la tète d'un signe d'approbation tout en continuant à fumer l'inévitable pipe. « C'est correct », déclare-t-on de divers côtés; Beaulieu, qui a beaucoup d'autorité parmi les Métis, se rallie à l'avis des promoteurs et la proposition finit par l'emporter complètement.

La réunion se termine au milieu des conversations particulières et, au déclin du soleil, l'on se disperse à travers la campagne, qui à pied, qui en voiture, vers les maisons, d'aspect modeste encore pour la plupart, disséminées jusqu'à l'horizon, les unes aux alentours de la rivière à la Perche, les autres sur le plateau mollement ondulé, auprès de quelque bouquet d'arbres aux feuilles naissantes.

On s'occupa promptement d'adresser au gouverneur de la province la demande d'organisation et de remplir toutes les formalités nécessaires.

En juillet, l'école était accordée; on dressa une liste des colons ayant droit au vote et l'on procéda par élection à la nomination des trois trustées (commissaires) exigés par la loi, pour s'occuper des détails matériels de l'école. On loua une maison

1G(> l'aisance qui vient

située à un demi mille de la maison de M. Girard et qui se trouvait libre par suite du décès de son propriétaire. Enfin, grâce à l'influence de l'inspecteur, Madeleine fut engagée comme institutrice pour la première année scolaire, du 1er septembre au 30 juin, aux appointements mensuels de 40 dollars.

Il est difficile de décrire la joie de ses parents à cette heureuse nouvelle. Une jolie situation et si près d'eux ! Quant à Madeleine elle est également ravie. Comme elle va se dévouer à ses bambins, garçons et filles (car l'école est mixte, comme dans la plupart des centres ruraux). Gomme elle va leur donner avec soin l'enseignement du français qui a été réclamé par les commissaires et qui servira de support à celui de l'anglais ! Et comme cet enseignement sera vraiment français, l'institutrice y mettant tout son esprit et tout son cœur ! À vrai dire, elle a conscience de faire, quoique très simplement, œuvre de patriote.

M. Girard, estimant qu'il avait assez de travail chez lui, avait décidé de ne plus aller aux battages. Avec Léon et un engagé pris pour deux mois, il fit une grande quantité de foin en raison de l'agrandissement de son troupeau.

Sa femme soignait le jardin, s'occupait du fromage et, grâce au petit lait, engraissait un bon troupeau de porcs.

Un jour de la fin d'août, par une belle soirée très chaude et qui paraissait devoir se terminer par un orage, on se promenait après souper autour de la maison. Sous la feuillée du bosquet voisin passaient et repassaient à intervalles assez rapprochés une infinité de petites lueurs. On eût dit de minuscules lanternes vénitiennes que le vent aurait fait balancer à droite et à gauche; c'étaient de simples mouches lumineuses, qui brillent surtout par les nuits chaudes

cL orageuses comme en France les vers luisants. Les fortes senteurs de la prairie et les parfums délicats des fleurs du jardin se mariaient clans l'air lourd. Apres les durs travaux d'heures ensoleillées, laine languissante et le corps las, on s'abandonnait, sans penser, au doux enveloppement de la nature. La conversation s'égrenait en phrases clairsemées, et, aux réflexions de ses parents, Madeleine répondait à peine. Ils s'en aperçurent et lui en firent la remarque. « Ne voyez-vous pas, dit plaisamment Léon, qu'elle rêve à son cavalier? » Elle rougit légèrement dans l'allée déjà obscure; et Toiseaumouclie, habillé de vert tendre, qui, voltigeant lapide de fleur en fleur la frôla en passant, fut seul à recueillir son secret.

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