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CHAPITRE VII Le Complot Irlandais

Dans les premiers jours de septembre, M. Girard eut l'occasion d'aller à Vauquelin et il passa quarante-huit heures à la Sapinière. Les journaux relataient à ce moment un fait qui suscitait une vive émotion : un curé irlandais d'une paroisse canadienne-française de la Nouvelle-Angleterre avait interdit aux enfants d'apprendre le catéchisme en français, au risque de l'ignorer complètement. M. Girard s'en montra fort surpris. « Le rôle du clergé n'est-il pas de conserver la foi et les mœurs? Ne voit-on pas dans tous les pays prêtres et missionnaires étudier les langues indigènes au lieu d'imposer la leur; et, sïls l'enseignent ensuite, n'est-ce pas du consentement volontaire des habitants? »

— « Mon cher, répondit son ami, un clergé et deux Etats font exception à cette règle. Le clergé irlandais, du moins dans son ensemble, est avant tout un clergé d'anglicisation tant aux Etats-Unis qu'au Canada. Les faits comme celui qui vous indigne à l'heure actuelle, sont légion et ils ont causé de nombreux scandales. Entre des milliers d'autres, je vous en citerai quelques-uns de ces dernières années, rapportés par les journaux canadiens.

Dans le diocèse de Portland (Maine), où les Franco - Américains sont en grande majorité; l'évêque Mgr W O'Connell n'avait cessé pendant cinq ans de leur témoigner son hostilité. En 1906, chargé d'une mission au Japon, il exprime sa volonté d'interdire à son retour l'emploi de la langue française dans toutes les églises de sa juridiction.

L'émotion fut considérable. Les Franco-Américains résolurent d'en appeler au nonce et, s'il le fallait, au pape. Mais RÎgr O'Connell réussit dans sa mission et fut promu archevêque de Boston; là, dans un diocèse où notre élément tient une large place, son premier soin fut de nous témoigner son mépris en ne choisissant pas un seul prêtre de langue française pour l'une des soixante -treize charges de sa haute administration. Cependant les Français de Portland se réjouissaient de son heureuse promotion. Son successeur, Mgr Walsh, fut pire. Dans les paroisses mixtes, jamais un sermon en français, et les Canadiens finissent par abandonner l'église. En certaines localités, par exemple à Skowhengan, les intrigues de l'évêque obligent à fermer l'école paroissiale française ; il impose le catéchisme anglais dans les orphelinats francoaméricains, une chose que l'on ne fait pas dans les pénitenciers du Rhode-Island ; à Biddeibrd il refuse aux sœurs la permission de bâtir à neuf et exige la fermeture de leurs institutions de charité précisément sous le prétexte que les bâtiments ne sont pas en bon état: à Brunswick, il maintient un curé irlandais de conduite fâcheuse et lorsque celui-ci monte en chaire les paroissiens indignés se lèvent et quittent l'église.

Dans les provinces maritimes du Canada, les Aeadiens sont aussi traités avec la dernière injustice par des prêtres et des évèques qui n'ont qu'un but : l'assimilation. A Moncton, où l'on comptait il y a quelques années quatre mille catholiques français contre douze cents d'autres langues, un seul vicaire connaissait le français. Le collège Saint- Joseph de Memramcouk, construit par les pauvres Acadiens au prix de gros sacrifices, a été pratiquement transformé par l'évêque en école de sport. A Ainherst.

diocèse d'Halifax, feu Mgr O'Brien n'a jamais voulu nommer de vicaire français, et la population catholique y est française presque entièrement. L'un <h;s évoques a refusé de recevoir des religieuses venues de France et qui ne demandaient aucun secours ; il a déclare qu'il ne tolérerait jamais de religieuses françaises enseignantes dans son diocèse. Dans une paroisse où il existe une forte population française, l'évêque a déclaré : « Si vos enfants ne savent pas leur catéchisme en anglais, ils ne feront pas leur première communion. » Dans une autre il veut obliger le curé canadien à expulser du couvent les religieuses de Montréal qui le dirigent et émet la prétention d'en installer d'autres à leur place ; mais le terrain et le couvent appartiennent au curé et à divers paroissiens. Monseigneur est obligé de céder. »

— ce Mais cela est abominable ! »

— « Les Irlandais, prêtres et laïcs, ont très sou" vent ici la haine de tout ce qui est français. Ce qui augmente l'odieux de leur conduite, c'est que, persécutés dans leur île, ils ont eu la chaude sympathie et l'appui de la France et que, réfugiés en Amérique, ils ont été accueillis à bras ouverts par les Canadiens et par les Acadiens.

Tous les moyens leur sont bons pour arriver à leurs fins. Ils se sentent peu de vocation pour les missions lointaines ou dures, mais ils s'efforcent de supplanter le clergé français dans les postes de choix, cures importantes et évêchés, et ils y réussissent trop souvent grâce aux intrigues qu'ils ourdissent à Rome. Dans ces hautes situations ils mettent leur autorité sacerdotale ou épiscopale au service de leurs passions politiques, usent d'armes spirituelles pour imposer le sacrifice des droits sacrés sur lesquels ils n'ont pas de juridiction. Bref, par l'abus de la force morale, aussi terrible que celui de

la force matérielle, ils traitent les Français d'Amérique connue l'ont les Allemands des Alsaciens- Lorrains on des Polonais.

Kn 1905, une hante personnalité irlandaise du ( lanada envoyait mystérieusement au cardinal Merry del Val une brochure dirigée contre le clergé français et qui n'csl qu'un tissu de mensonges et d'outrages. On avait l'audace d'y réclamer de nouveaux évêques de langue anglaise, alors que dans l'épiscopat les prélats français n'étaient qu'en faible majorité (dix-neuf contre quatorze, dont le même nombre d'archevêques) tandis que les trois quarts des catholiques sont de langue française. A ce mémoire, il fut mot à mot et victorieusement répondu par un Canadien-Français éminent. Cependant, servis par certaines influences à Rome, très probablement appuyés par le délégué apostolique qu'ils avaient circonvenu, les Irlandais enlevèrent trois diocèses aux Canadiens - Français, parmi lesquels celui d'Ottawa.

Un grave Incident se produisit a cette époque, lin 1!)1(). Mgr Fallon venait d'être nommé évèquede London. Ontario.

Autrefois professeur à L'Université d'Ottawa, il avait laisst de mauvais souvenirs à ses élèves français, traitant avec mépris les Canadiens - Français d' « hommes de chantiers», autant dire de « charpentiers », ce qui est assez piquant clans la bouche d'un apôtre du Christ. Anglifier cette Université était son rêve. Or, il est bon de savoir qu'elle a été fondée, comme Université bilingue, par le zèle et le travail de la Congrégation française des Oblats. A peine Mgr Fallon est-il installé à London. le bruit court qu'il veut supprimer renseignement du français dans les écoles. Protestation énergique et catégorique du prélat, insérée dans les journaux.

Réunion de l'Association Canadienne - Française

d'éducation d'Ontario, qui est exclusivement catholique ; elle prend connaissance de documents assermentés établissant que révoque a bien interdit à des communautés religieuses de continuer à enseigner la langue française et qu'il a prononcé dans une assemblée d'ecclésiastiques des paroles caractéristiques à cet égard. Suffisamment édifiée, 1* Association déclare solennellement qu'elle ne peut ajouter foi aux dénégations du prélat.

La situation devenait « inconfortable » pour ce dernier. Il protesta qu'il n'en voulait pas au français, mais à l'instruction bilingue, et cela, bien entendu, dans l'intérêt même des Canadiens-Français ! Pour apprécier la saveur de ce subterfuge, il faut se souvenir que, la connaissance de l'anglais étant à peu près nécessaire dans l'Ontario, le français n'est guère enseigné que dans les écoles bilingues, avec l'approbation du gouvernement provincial. Après avoir fourni cette ingénieuse explication, MgrFallon éprouva un irrésistible désir d'aller visiter la Ville Eternelle. »

— « Les évêques irlandais n'ont-ils pas un prétexte pour mettre en œuvre tous leurs procédés d'assimilation? Ils se targuent sans doute de l'appui du pouvoir civil ! »

— « Pas en ce dernier cas, vous le voyez. Dans les provinces maritimes, le Gouvernement cède progressivement aux desiderata des Acadiens qui constituent au surplus un élément électoral important. Il en est de même dans plusieurs Etats de la Nouvelle-Angleterre. Quant aux paroles réconfortantes, aux encouragements adressés aux Français d'Amérique par de hauts personnages, gouverneurs d'Etats ou de la Puissance, on ne les compte plus. Les Anglais ou les Yankees d'esprit ouvert ou de

sentiments élevés comprennent que les diverses

races tiennent à leur origine, à leurs traditions, a leur nationalité propre et que cette diversité môme, loin d'être une cause de faiblesse pour la nation, lui donne le profit d'une émulation louable et des qualités les pins opposées. Sans doute on trouve partout des gallophobes. Mais les plus ardents sont les Orangistes, sectaires protestants, et les catholiques irlandais.

A Rome, ces derniers exposent que l'intérêt de L'Eglise en Amérique est L'unité linguistique. Mais les événements démentent complètement cette théorie. On ne manque pas, en Europe, de l'aire miroiter de temps à autre les progrès du catholicisme aux Etats-Unis. On oublie que, depuis un siècle, Y immigration a conduit dans ce pays des millions et des millions de catholiques. Or, si Ton retranche du nombre total des catholiques qu'il devrait y avoir de ce fait, actuellement, dans la grande République, le nombre de ceux qui s'y trouvent en réalité d'après les statistiques, on constate/un déchet de plus de vingt millions

Le clergé irlandais qui a eu la haute main pendant toute cette période sur l'administration de L'Eglise n'a pas à se glorifier d'un pareil résultat.

D'innombrables exemples montrent que sa répugnance à fournir aux immigrés des prêtres parlant leur langue a conduit ces pauvres gens à l'indillérentisme. parfois après un court passage dans quelque temple protestant où ils retrouvaient leur langue maternelle. Mgr Fallon a déclaré que si les Italiens perdent leur foi aux Etats-Unis, c'est parce qu'ils tiennent trop à leur langue. Mais. Monseigneur, voilà la condamnation de votre méthode. Ainsi que le font observer les Canadiens-Français, le miracle de la Pentecôte n'a pas consisté à faire entendre

l'hébreu à tous les étrangers accourus à Jérusalem, mais à faire parler aux apôtres tous les idiomes connus. Vouloir imposer l'anglais comme condition de catholicisme en Amérique, c'est un acte pur et simple de tyrannie en même temps qu'une hardiesse doctrinale peu commune.

Combien différente est la conduite du clergé français! Tenez, dans cet Ouest Canadien où se mêlent tant de peuples, c'est son souci constant de leur procurer, au prix des plus grands sacrifices, des prêtres de leur langue et, s'il se peut, de leur nationalité.

Voici un cas typique : un grand nombre de Ruthènes, originaires de Galicie, appartiennent à un rite auquel ils sont très attachés. L'archevêque de Saint-Boniface s'employa activement à obtenir l'envoi de religieux de ce rite, prépara l'organisation d'un séminaire ruthène et, en attendant, pour parer au plus pressé, encouragea un certain nombre de ses propres prêtres canadiensfrançais à aller en Galicie s'initier au rite ruthène et apprendre la langue.

A Saint-Boniface, lors de la bénédiction de la nouvelle cathédrale, le regretté Mgr Duhamel, après que des sermons en français et en anglais eussent été prononcés, ajouta : « Vous allez entendre quelques mots en polonais, en ruthène et en allemand, afin que l'on comprenne bien l'amitié de l'Eglise qui traite avec le même respect et la même affection toutes les nationalités, mais qui est jalouse de la conservation de sa doctrine ». Ces paroles expriment admirablement l'attitude invariable des prêtres et des évêques canadiens-français : justice et bonté. Quel exemple et quelle leçon !

— « C'est bien ! Et quel recours les Français ont-ils contre la persécution irlandaise ! »

— « Le recours au nonce ou au délégué apostolique, puis au pape. [1s ont l'invincible espérance du succès définitif, parce qu'ils ont pour eux l'équité.

« Leur plus grand ennemi, c'est eux-mêmes; c'est cette partie influente de la nation qui, par veulerie, insouciance ou habileté, est toujours prête, sous prétexte de maintenir une paix toujours précaire, à céder jusqu'au dernier des droits de la race; ce sont les endormeurs . Heureusement, un réveil s'est t'ait. Le mot d'ordre est de s'enrôler dans les sociétés nationales. Contre les curés et les évêques assimilateurs, en attendant la sentence de Rome, la résistance respectueuse et terme sera de principe. On ira, s'il le faut, jusqu'à rompre avec eux toute relation non indispensable : on fera le vide autour d'eux ».

— « II est un point que vous ne m'avez pas expliqué. D'où vient donc cette hostilité des Irlandais? D

— i C'est un mystère pour les Canadiens euxmêmes. L'un d'eux, toutefois, un vieux prêtre, qui a donné plaisamment là-dessus son opinion dans un journal de la province de Québec (1), parait avoir deviné juste.

— C'est bien simple, dit-il. c'est qu'ils sont jaloux.

— Jaloux ? Comment cela ?

— Eh bien, dit-il, ils sont comme le renard dont parle le bon La Fontaine; il s'était tait prendre et couper son plus bel ornement, la queue, dans un piège; il voulait ensuite que tous les autres renards se fissent enlever cet appendice, leur répétant que c'était une chose inutile et même nuisible. Kn perdant leur liberté, les Irlandais ont perdu leur

(.1) L'Avenir du Nord.

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langue; mais nous, nous avons eu assez d'énergie et de courage pour conserver la nôtre, et ils voudraient, dans leur dépit, nous l'enlever. Mais, dit Le vieux prêtre, et sa voix tremblait d'émotion, il n'y a pas assez d'Irlandais, ni d'Ecossais, ni d'Anglais dans le monde entier pour empêcher les Canadiens- Français de parler la langue de leurs ancêtres. »

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