CHAPITRE
Demande en Mariage — Pas de Dot — Droits des femmes mariées au Manitoba
A La lin de septembre, La ménagère cessa la fabrication du fromage, pour l'aire à nouveau du beurre qu'elle vendit un bon prix en ville grâce au chemin de fer où les convois commençaient à circuler. Elle vendit également tout son fromage au prix moyen de dix sous (ou cents) la livre, prix dont elle se déclara satisfaite.
M. Girard fit la récolte de son orge et avoine, et sa femme, après avoir réservé ses provisions d'hiver, vendit encore assez de produits du jardin pour acheter divers objets quelle désirait depuis longtemps.
Un soir du mois d'octobre, M. Rolland arriva à Bon-Kspoir à l'improviste. Après souper, avec sa bonhomie habituelle, il dit à ses hôtes : Savezvous ce qui m'amène ?
— Ma foi, non, mais vous êtes toujours le bienvenu.
— Je viens demander votre fille en mariage pour M. Lafleur.
— Madeleine est bien trop jeune, s'écrièrent les deux époux !
— Allons donc, elle a 17 ans bien sonnes et au Manitoba, c'est déjà presque une vieille fille, puisque beaucoup se marient à 14. 15 et 1(> ans. Vous rappelez-vous la noce du Métis, à laquelle vous ave/ assisté la première année de votre arrivée ? eh bien, la mariée n'avait pas encore 15 ans.
— Ce n'est pas bien, dit Mme Girard en souriant.
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de nous prendre ainsi par surprise. Nous n'avons rien à dire contre le jeune homme, comme cavalier de Madeleine, mais de là à devenir son mari, il y a loin. D'abord, quelle est sa situation? Peut-il entre tenir un ménage ? Nous, nous ne pourrions actuellement, sans nous gêner beaucoup, donner une dd à notre fille.
— Mais qui vous parle de dot, puisque vous savez très bien que les jeunes gens n'en exigent pas ici? On vous demande votre fille et rien autre.
Vous reconnaissez comme moi que le jeune homme est sobre, laborieux, économe et. si j'ai bien voulu prendre sa cause en main, c'est que je crois qu'il lerale bonheur de Madeleine, à qui je sais qu'il est loin de déplaire. Quant à sa position actuelle, la voici : son père lui donnera un team de deux chevaux et six vaches laitières ; et moi, si le mariage se fait, je lui loue ma ferme pour trois ans à demi-profit, à la condition d'habiter avec eux. Au bout de cette période, si tout va bien, je la lui vendrai à un prix raisonnable et à termes échelonnés et je me retirerai au village, comme rentier, mais sans pour cela cesser de m'intéresser à eux. Il me semble que ma proposition vaut bien un examen sérieux et si c'était une surprise que je vous causais, je pensais qu'elle vous serait plutôt agréable.
— Vous avez toujours été si bon pour nous ! reprit Mme Girard. C'est égal, c'est un choc que vous me donnez là.
— Ah oui. je sais : la sensiblerie française. Quand on vient au Canada, on doit la laisser de l'autre côté de l'Océan. A moins de vouloir faire de Madeleine une vieille fille, vous ne pouvez avoir la prétention de toujours la garder près de vous. Il se présente une bonne occasion et vous auriez tort de ne pas en profiter.
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— Gomme d'habitude, dit le père de famille, M. Rolland a raison, mais la nouvelle4 était si inattendue qu'elle nous a forcément étonnés. Gomme
vous ne parte/ que demain, nous allons réfléchir et avant que vous nous quittiez nous vous dirons notre décision.
Le lendemain, il lui déclara d'un ton ému. tandis que la ménagère essuyait furtivement une larme :
— Après nous être consultés, nous acceptons la demande de M. Lafleur, mais à la condition que le mariage sera différé jusqu'à la lin de l'engagement de Madeleine comme institutrice.
— p]ntendu. répondit le fermier. La noce se fera chez moi et je me charge de tous les préparatifs et de tous les frais. Ce sera mon cadeau de noces à Madeleine. Vous choisirez l'époque où vous pourrez vous absenter le plus facilement, mais vous aurez à prendre un ménage pour garder votre ferme pendant plusieurs jours, car je veux faire nue noce à la normande, c'est-à-dire qui dure deux ou trois jours et je m'opposerai à ce que les mariés se sauvent aussitôt la cérémonie faite, pour aller passer en chemin de fer les premières heures de leur union, comme c'est la mode ici.
— Puisque nous en sommes sur la question du mariage, dit Mme Girard, dites-nous donc quels sont les droits des femmes mariées, au Manitoba ? D'abord, fait-on un contrat ?
— II n'y a que les gens riches qui fassent ici un contrat de mariage. On se marie généralement devant le ministre de son culte, qui remplit les fonctions des oiïiciers de l'état-civil en France ou devant un juge de paix. Les femmes n'ont pas droit au vote dans les élections fédérales cl provinciales : mais elles votent dans leur municipalité, si elles possèdent quelque bien en propre. Elles peuvent
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acheter sans le consentement de Leur mari et vendre de même tout ce qui leur appartient. Si une femme possède des animaux sur la ferme de son mari, elle peut les vendre et échanger comme bon lui semble, et les créanciers du mari n'ont aucun droit sur eux. Ses gages sont à elle ; elle peut faire un dépôt à la Banque et ie retirer à son gré De son côté, le mari n'a pas besoin du consentenent de sa femme pour vendre ses propres immeubles, la femme n'ayant aucune hypothèque légale sur eux. En fait, c'est un régime spécial de séparation de biens. Chacun administre sa fortune comme il l'entend, sans le concours de l'autre. Cela n'empêche pas les ménages unis de se concerter avant de prendre une détermination.