‹ L'aisance qui vientChapitre 39 sur 45 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

La fête Nationale

Cette année-là, la Saint-Jean-Baptiste tut célébrée en grande pompe à Vauquelin.

La fête avait été reportée au dimanche suivant le 24 juin, mais d'importantes réunions devaient avoir lieu la veille, dans l'après-midi. Aussi, dès le samedi matin, vit-on arriver aux Trembles, par un train spécial du C. P. R. (car il n'y a qu'un convoi par jour dans chaque direction), une foule d'hommes et de jeunes gens ; les premiers étaient les délégués de sections locales de l'Association Saint-Jean- Baptiste, les autres étaient membres de l'Association de la jeunesse catholique canadienne-française. Ils lurent reçus, avec force acclamations, par les organisateurs de la fête auxquels s'étaient joints bien d'autres habitants du bourg. De la gare à la place de l'église autour de laquelle les maisons se groupaient maintenant nombreuses, témoignant de l'extension que la localité avait prise depuis quelques années, la route était ornée d'arcs de triomphe et les résidences étaient toutes gaiement pavoisées. Une animation inusitée régnait dans les rues de Vauquelin. C'est à l'église, dans les deux vastes salles de la crypte que se tinrent, après le diner, les Congrès de la jeunesse catholique et de l'Association Saint-Jean-Baptiste.

Dans ce dernier, on s'occupe principalement des bibliothèques paroissiales. A juste titre, on y voit un moyen puissant d'instruire et de distraire les habitants pendant les soirées d'hiver, de lutter contre l'anglicisation que tendent à opérer les

190 LAISANGE qui vient

revues et journaux anglais trop répandus. Aussi les assistants sont-ils unanimes à préconiser la création de ces bibliothèques dans les centres qui en sont encore dépourvus. Mais la question la plus délicate et qui donne lieu à la discussion la plus approfondie est celle des colonies naissantes et des petits groupes français dissséminés. Pour les uns comme pour les autres, le prêtre chargé de mission se fera volontiers le secrétaire de la bibliothèque. Mais, tandis que les premières sont seulement dans une situation transitoire, les autres resteront, pendant une durée indéterminée, dans cet état d'isolement où un appui leur est nécessaire ; à l'égard des colons ainsi abandonnés, les frères de race ont un devoir national à remplir. Aussi, à l'unanimité, décide-t-on de créer au sein de la Fédération des Sociétés Saint-Jean- Baptiste un Comité central des bibliothèques paroissiales qui aura pour mission de fonder, diriger et soutenir des bibliothèques fixes ou circulantes dans les régions où les colons français ne sont pas en état d'organiser cette œuvre capitale ; ses ressources seront constituées par des cotisations prélevées sur les fonds des bibliothèques locales en plein fonctionnement.

Tandis que les congressistes achèvent leurs travaux, le train habituel du soir, bondé, amène des fanfares, des sociétés chorales, divers clubs sportifs. On s'était ingénié à loger tout ce monde. L'hôtel de M. Timmons et celui, tout neuf, de son concurrent, M. Vaillancourt, n'y eussent pas suffi. La bâtisse que ce dernier a construite pour les immigrants a été d'un grand secours et l'on a transformé en dortoir la salle de la Société locale Saint-Jean- Baptiste, ainsi que celles de l'école. Enfin, la bonne volonté des habitants a été largement mise à contribution.

M. Rolland loge, outre ses amis de Bon-Espoir, plusieurs personnes parmi lesquelles un médecin de Saint-Boniface, le docteur Gosseiin. Au cours du souper plantureux servi par le fermier à ses hôtes, comme on parlait avec un joyeux optimisme de la vitalité de la race canadienne-française, le docteur hocha la tête : « Nos familles sont fécondes, c'est vrai, dit-il. Mais trop d'enfants meurent jeunes, et dans le plus bas âge. Les statistiques à cet égard sont eifrayantes. La mortalité infantile chez nous, Canadiens-Français, dans les grandes villes comme Montréal et à la campagne, est terrible ; elle est très supérieure à celle que l'on constate chez les Canadiens de n'importe quelle autre origine. C'est à la fois très malheureux et désastreux au point de vue de notre nationalité. Nous perdons par là une bonne partie de l'avance que nous donne notre forte natalité. Ces bébés, ce sont des colons tout immigrés. On devrait s'efforcer de les conserver à la patrie. Nous aurions besoin pour cela du concours de l'initiative individuelle, des gouvernements provinciaux et fédéral. Mais, c'est à nous médecins, médecins canadiens-français qu'il appartient d'attacher le grelot. Vous devrions étudier à fond la question, discuter les mesures à prendre et adopter une série de vœux dans un de nos Congrès. Après quoi, nous ferions une campagne dans les journaux et nous agirions auprès des pouvoirs publics jusqu'à ce que les mesures de protection des enfants soient prises et appliquées. Je n'hésite pas à dire que je considère la solution de ce problème comme urgent et comme vital pour notre race. »

Dimanche est le grand jour. Le ciel pur est de la fête. De bonne heure, par toutes les routes, arrivent de la campagne des gens à pied, à cheval, en fourragères, char-à-bancs, voitures de toutes sortes ornées

lï)2 1/ aisance qui vient

de drapeaux. C'est à la Mairie, afin de saluer la Municipalité et de la mettre à leur tête, que se sont donné rendez-vous les Associations parmi Lesquelles figure celle des Vétérans français, groupés fièrement autour de leur drapeau et conduits j > ; » 1 • "vî. de Beaumont; toute la Rivière à la Perche était là poulies voir passer. En cortège, accompagnés et suivis par la population, les membres des Sociétés se dirigent vers l'église magnifiquement décorée, et dont il faut laisser les portes ouvertes, car elle ne peut contenir tous les assistants ; la grand'messe en musique est célébrée par M. le curé Boussard. Le sermon, donné par M. l'abbé Bolduc, délégué par l'archevêché pour la cérémonie, développe avec éloquence et pénétration ce thème habituel : la grandeur de la race canadienne-française liée à sa foi et à sa vie religieuses ; l'union de la société et de la religion, gage de le paix sociale et de l'avenir de la nationalité.

A l'issue de la messe un immense banquet réunis sait la plupart des assistants dans une prairie, à la lisière et sous l'ombrage d'un bois. D'innombrables santés furent portées, et plusieurs fournissent l'occasion de discours patriotiques qui ne sont pas seulement un hommage rendu à la coutume. Le père Febvre se félicite du bon accord qui règne entre les habitants de la région et exhorte avec la plus touchante insistance ses auditeurs, Métis, Canadiens- Français, Français et Belges à persévérer dans cette entente, à ne pas se froisser de divergences de caractère ou d'habitudes qu'expliquent suffisamment la diversité d'origine, d'éducation et de milieu.

Dans un discours vibrant l'abbé Thiéblot engage ses colons à aimer leur nouvelle patrie avec des sentiments français « Facilite;-: de tout votre pouvoir l'extension de la colonisation française. C'est

votre intérêt: plus vous serez nombreux, plus vous serez forts. C'est votre devoir : vous profitez de ce qui a été fait pour vous diriger sur cette terre féconde; faites à votre tour profiler de votre expérience vos parents et amis restés en France. S'il y a peu d'émigration de chez nous à L'étranger, il y a une formidable émigration intérieure des campagnes vers les villes. Vous savez combien de gens ont une situation diilicile, terrible même, surtout s'ils ont quelques enfants ; alors toute l'organisation sociale semble dirigée contre eux, ils en supportent tout le poids. A ceux qui soullrent, qui se débattent dans ces pénibles circonstances ne vous lassez pas de fournil' des renseignements : cela peut être pour eux le salut. 11 est des cas où l'émigration est une solution de la question sociale. Et quand vos parents, vos amis arriveront ici, venez à leur aide en les plaçant comme employés soit chez vous, soit chez des personnes connues de vous, et suivez-les dans les prenières années pour leur donner de bons avis cl leur rendre service à l'occasion ».

Ces deux allocutions forent couvertes d'applaudissements ainsi qu'une brillante harangue de L'honorable Chateauvert, député du comté. Cet orateur populaire conseilla vivement à ses auditeurs d'user de tous les droits que la loi reconnaît aux Canadiens-Français et de veiller avec un soin jaloux à ce qu'ils soient scrupuleusement maintenus.

u Plus vous vous montrerez résolus et intraitables sans cesser d'être gens courtois et parfaits citoyens, plus vos députés auront d'autorité pour soutenir vos réclamations, plus ils auront de chance de les faire prévaloir auprès de collègues, généra- Lement désireux d'union sociale et sensibles aux arguments de L'équité et de la raison. Reculer toujours est un piètre moyen d'assurer la victoire. On

J94 l'aisance qui vient

ne vous saurait d'ailleurs pas le moindre gré de sacrifices soi-disant consentis à la paix générale. Dans ce pays et à l'égard de la race dominante, le seul moyen, ne l'oubliez jamais, d'avoir précisément une paix durable et d'être respectés, c'est de tenir la tête haute et de ne pas céder une syllabe de vos droits ni un pouce de vos libertés ! »

Après les vêpres, toutes sortes de jeux et de courses eurent lieu dans la prairie, comme lors de la fête des Métis, mais avec plus d'ampleur. Puis les Sociétés musicales donnèrent un concert ; on y entendit des chants populaires et des hymnes patriotiques de France et du Canada, qui soulevèrent l'enthousiasme de la foule. Quand tous les chanteurs réunis dans an chœur puissant lancèrent à travers la plaine les accents de ces chants nationaux :

O Canada, terre de nos aïeux !

ou bien Jadis la France sur nos bords Sema sa semence immortelle

c'était vraiment l'âme de la Patrie qui planait sur cette scène émouvante.

Au déclin du jour, quand l'occident s'empourpra des derniers rayons du soleil, les hôtes éphémères de Vauquelin commencèrent en grand nombre à quitter le bourg, les uns se dirigeant vers la gare des Trembles, les autres s 'éloignant sur les routes où, dans l'obscurité tombante, résonnèrent longtemps le trot des chevaux et les gais propos des voyageurs.

Page 1