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CHAPITRE XIV

Les fiançailles des poules de prairie — Arrivée du cousin de France

Finies ces matinées où, au saut du lit, l'œil à la fenêtre, on était ébloui par un givre épais couvrant arbres, arbrisseaux et plantes, que les rayons obliques du soleil naissant faisaient scintiller de mille feux! Mars s'achève; et si parfois une chute brusque de neige, si des gelées fréquentes encore avertissent que l'hiver n'a pas définitivement pris congé, cependant le printemps approche. Dans les clairières les poules de prairie se réunissent ; le bec lisse, les plumes nettes, les mâles font la roue, sautillent, lancent leur chant d'amour, faisant indéfiniment entendre ce cri goune, goune, goune, trois fois répété sur des notes descendantes mi\ do-do; ce sont les fiançailles des poules de prairies ; elles durent plusieurs jours, après lesquels les couples s'envolent construire leurs nids. Dans les bois aussi les perdrix poussent leur cri singulier qui va s'aflaiblissant comme perdu dans le lointain et qui ressemble à un roulement éloigné de tonnerre.

Au commencement d'avril, M. Girard reçoit de France une lettre de son cousin qui lui annonce sa prochaine arrivée. De plus en plus, il ne rêve que culture.

A son dernier séjour chez M. Paterson, avec lequel il est resté en excellents termes, celui-ci lui a dit qu'il se sentait vieillir et que n'ayant pas d'enfants, il louerait ou vendrait sa ferme à la première occasion, soit montée ou non, au gré de l'acheteur, et qu'il donnerait toutes facilités de paiement si

celui-ci lui plaisait et offrait de sérieuses garanties. Du reste, avait-il ajouté, j'ai parlé dernièrement de mes intentions à M. Rolland.

Ce fut au début du mois de mai que le cousin de France, M. Garpentier, arriva avec sa femme et quatre robustes garçons, tous habitués à la culture. Types solides de Normands que l'alcoolisme n'a pas marqués pour une décrépitude honteuse et prématurée, comme, hélas! tant de leurs compatriotes.

A Winnipeg, ils furent assaillis d'obligeants conseils et de pressantes offres de service par un marchand de terres. Ancien huissier à Pantin-sur- Odon, où il essuya quelques contrariétés, Zéphirin Maubec avait laissé son ingrate patrie. Embusqué dans la capitale manitobaine, il consacrait sa vie à l'exploitation de ses compatriotes naïfs et crédules qu'il happait, effarés, au saut du train. C'était un petit homme replet et sautillant, aux yeux ronds et mobiles, qui, dans un flux de paroles, tournait cordial et bon enfant autour de sa proie. — La rivière à la Perche! Mais c'était un pays perdu, aux gelées précoces qui balayaient tout. Il connaissait de magnifiques terres, à proximité de la grande ville, qu'il céderait à un prix doux, dans le seul but d'obliger des compatriotes! — Et le digne homme, une fois parti, ne s'arrêtait plus. Heureusement, prévenus de longue date par M. Girard, les Carpentier ne se prirent pas à la glu ; et après un arrêt à Vauquelin où leur parent vint les chercher, ils se rendirent à Saint-Germain par une jolie matinée de printemps ; des traînées de brumes légères glissaient sur les prairies et les feuilles naissantes mettaient aux bosquets de fines dentelures.

Quelle gracieuse et cordiale réception à Bon- Espoir! Quelle aimable scène d'attendrissement familial ! Quand, à l'ombre naissante des lilas

on se mit à mordre à belles dents les canards sauvages aux morilles apprêtés par la ménagère et que voltigeaient à Tentour du jardin, grives, mésanges ou hirondelles revenues des pays plus chauds, que de souvenirs, que de récits, que de projets, que de gais propos !

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