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CHAPITRE XV Acquisition de la ferme Paterson

Le premier projet de M. Girard, qui lui permettrait de quitter sa ferme, était de la louer à quelqu'un de confiance jusqu'à ce que Léon pût la reprendre à son retour du service. Il avait jeté les yeux sur un frère de Mlle Ladouceur, récemment marié, qui désirait faire encore quelques économies avant de s'installer à son compte. Son attente ne fut pas trompée : M. Ladouceur s'entendit avec lui pour louer la ferme pendant une durée déterminée s'il consentait à la quitter. Aussitôt il se rendit avec M. Garpentier chez M. Rolland pour tâcher de mettre leur plan à exécution le plus vite possible.

Le soir, chez le fermier, après souper, tout en fumant leurs pipes, l'affaire fut remise sur le tapis.

— Vous savez, dit M. Girard à son hôte, que M. Paterson consentirait à louer ou à vendre sa ferme, s'il trouvait une occasion favorable.

— Oui, je sais, et je vous vois venir. Cependant, pour commencer, il me semble que le morceau est un peu gros pour vous. M. Paterson possède une section entière, c'est-à-dire 640 acres et le tout est en culture. Il faut un certain capital pour faire valoir une ferme pareille. De quelle somme pouvezvous disposer?

— M. Carpentier a apporté une somme de 15000 fr.. qu'il a déposée dans une banque de Winnipeg. Moi, avec mes économies et quelques animaux que j'ai à vendre, je disposerai de 5000 fr. Ces deux sommes permettraient de payer une partie du mobilier et M. Paterson pourrait nous faire quelque

crédit. En tous cas, avant tout, il est nécessaire que mon cousin visite la ferme pour savoir si elle lui plaît et que nous connaissions les conditions définitives de M. Paterson. Quant aux articles de notre association, ils seront facilement réglés entre nous.

— Vous avez raison et demain nous irons voir M. Paterson. Maintenant que les circonstances me paraissent plus favorables, je ne demande pas mieux que de vous servir d'intermédiaire et cela d'autant plus que je sais que mon ami, qui a toujours été satisfait de votre conduite chez lui, a gardé de vous un excellent souvenir.

Le lendemain, on allait chez M. Paterson. qui \ enait de finir ses semailles. On lui fit part du but de la visite.

— Je suis très content d'apprendre cela, dit M. Paterson à M. Girard, je sais ce que vous valez et je vous préfère à tout autre acheteur. Vous connaissez la ferme, faites-la visiter dans tous ses détails à votre futur associe, prenez tout le temps voulu pour faire vos estimations et si comme je le crois et L'espère, nous finissons par tomber d'accord sur le prix, vous me trouverez tout disposé à vous accorder pour le paiement le délai que vous jugerez nécessaire. Si même cela vous agrée, je suis disposé à vous céder les récoltes de cette année et, ayant en ville une maison meublée, actuellement disponible, j'abandonnerai la ferme aussitôt que vous voudrez en prendre possession.

— Merci, répondit M. Girard et soyez convaincu que je resterai digne de votre estime et de votre confiance.

Après deux jours employés à visiter la lerine et à faire les estimations on tomba d'accord.

Il fut convenu que MM. Girard et Carpentier achèteraient conjointement :

1° Le corps de ferme et 320 acres de terre formant la moitié sud de la section ;

2° Tout le mobilier de maison, les animaux et les instruments aratoires, à l'exception des batteuses et locomobiles, dont M. Paterson ferait une vente à l'encan ;

3° Toutes les semences du printemps, avec droit exclusif aux récoltes de la section entière, M. Paterson leur louant pour trois ans l'autre moitié nord de la section, avec faculté pour eux d'acheter dans ce délai.

L'entrée en jouissance de la ferme était fixée au 1er août.

Les 20000 francs que versaient les acheteurs en prenant possession étaient à valoir d'abord sur les semences et le mobilier. M. Girard aurait bien voulu garder quelques fonds pour faire face aux frais de la récolte et des battages; mais M. Rolland promit de lui faire toutes les avances nécessaires.

Pour le montant restant dû, ils devaient se libérer en trois ans ; chaque paiement serait effectué en décembre ou janvier de chaque année, c'est-à-dire après la vente de leurs grains. Il ne leur était chargé qu'un intérêt de o % par an et ils avaient la faculté de pouvoir anticiper leur libération.

Le lendemain de l'accord on alla en ville signer les contrats. Dans un acte séparé entre M. Girard et M. Carpentier, il fut convenu :

1° Que tous les bénéfices à faire sur la ferme seraient partagés par moitié dès que M. Paterson serait intégralement payé ;

2° Que sur les 20000 francs à verser en acompte, M. Carpentier payant 15000 francs et M. Girard

seulement 5000, ce dernier redevait à M. Garpentier une somme de oOOO francs avec intérêts à 5 %;

3° Enfin que les gages des quatre enfants seraient prélevés chaque année sur les récoltes, avant le partage de tout bénéfice.

En revenant chez M. Paterson. ce dernier dit à M. Girard : vous paraissez heureux et je le suis également. Je suis convaincu que vous réussirez; uiais si, contre toute attente, les récoltes de cette année étaient mauvaises, vous trouverez en moi, non un créancier, mais un ami qui se fera un plaisir de vous accorder un an de plus pour faire votre premier paiement.

— Je suis bien reconnaissant de toutes vos bontés et c'est certainement grâce à vous, si j'ai pu aujourd'hui réaliser mes désirs et me livrer à la grande culture. Gela a toujours été mon but, depuis que je suis au Manitoba, mais, aujourd'hui que j'ai acquis l'expérience nécessaire, je reconnais franchement que c'eût été une grande imprudence et même une folie de ma part de satisfaire mon désir en arrivant ici et je vous remercie, ainsi que M. Rolland, des bons conseils et de l'aide que vous avez bien voulu me donner tous deux.

De retour à Bon-Espoir, M. Girard et M. Garpentier annoncèrent à leurs femmes que la transaction était faite.

Mme Garpentier était contente parce que ses enfants allaient rester près d'elle et pourraient, tout en travaillant sur la ferme, se préparer une situation pour l'avenir.

M"" Girard approuvait bien l'achat, mais, ne connaissant la place que pour y avoir été une seule fois voir son mari, elle avait peur de ne pas s'v accoutumer. A vrai dire, elle commençait à aimer

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son homestead, elle s'y plaisait et surtout regrettait son jardin.

— Tu auras à la ferme un jardin plus grand et plus beau, lui disait son mari.

— C'est possible, mais le nôtre ici, c'est moi qui l'a créé. Et puis, nous serons plus tard bien loin de Léon.

— Console-toi. Dans l'hiver, il y a peu à faire sur la ferme et tu pourras à loisir aller voir tes enfants. Le domicile de M. Rolland se trouve juste a moitié route cela te permettra de rester quelque temps avec ta fille, en allant et en revenant de chez Léon.

— Tu as raison et puisque la nouvelle acquisition te plaît et comble tes vœux, je suis satisfaite. C'est égal, je commençais à bien me plaire a Bon-Espoir !

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