FERMES MIXTES
Ces fermes, où l'on cultive les céréales tout en faisant l'élevage, ont les avantages et les défauts des deux autres systèmes. Les bénéfices sout moins importants que dans les fermes à céréales, mais dépassent ceux des fermes à élevage.
Les risques annuels sont moindres, puisque si l'élevage ne réussit pas on peut se rattraper sur les
céréales et vice versa; mais elles nécessitent an début un certain capital. Naturellement il faut prendre un homestead, louer ou acheter une terre et, à cause du matériel agricole, les frais d'installation sont assez lourds.
Voilà, grosso modo, M. Girard, les quelques renseignements que j'ai cru devoir vous donner de suite afin de vous mettre à même de prendre un parti.
M. Girard remercia son hôte de ses conseils, l'assura que son parti était déjà à moitié pris et l'on décida d'en causer le soir même en famille.
CIIAIMTHK III
Visite de la ferme
M. Rolland fit à ses compatriotes les honneurs de La Sapinière, en commençant par la maison d'habitation.
Il leur demanda s'ils avaient aussi bien dormi qu'en France.
« Certes oui, Monsieur, répondit Mme Girard, malgré... »
— « Malgré ? »
— a ... l'absence de traversins » ajouta-t-elle en riant.
— « Et les draps en coton trop courts pour être bordés, n'est-ce pas, Madame ? Voilà, si j'ai bonne mémoire, un rapport inattendu avec les usages suisses. Avez-vous remarqué aussi que les oreillers sont rectangulaires au lieu d'être carrés et que le lit n'a qu'un seul matelas ? »
— « Ici, lit observer Léon, ce n'est pas comme en certains pays de France où l'on prendrait volontiers une échelle pour se mettre au lit ! »
— « Les lits sont en effet très bas au Manitoba, repartit M. Rolland. J'ajouterai qu'ils sont presque toujours en fer avec sommier élastique. — Etesvous frileuse, Mademoiselle Madeleine ? »
— ce Un peu, Monsieur ! »
— « Tant pis, car vous n'aurez pas d'édredon cet hiver. Ne le regrettez pas d'ailleurs ; le duvet donne
une chaleur assez malsaine, et l'on a soin au Canada de maintenir jour et nuit en hiver une douce temperature dans toute la maison : on ne sait se chauffer que dans les pays froids. »
— « Quels jolis tapis vousavez ! t reprit Mme Girard.
— ce Ce sont pourtant de simples rapiéçages, Madame. Ils sont faits avec toutes espèces de vieilles étoiles que l'on découpe préalablement en rubans. Les vieilles métisses excellent à faire ce travail au crochet et réussissent parfois à exécuter d'assez jolis dessins. »
— « Les couleurs en sont vives et donnent aux chambres une note de gaieté. Mais je vois que nulle part vous ne mettez de papier aux murs, d'ailleurs agréablement teintés de nuances variées. »
— «Ils sont peints à Uijcllite, peinture que l'on vend à très bon marché et toute préparée. »
On eut bientôt parcouru du haut en bas la maison construite en grosses logs de sapin et plâtrée des deux côtés. Au rez-de-chaussée élevé sur cave, la salle à manger, une chambre et un petit cabinet; au premier étage, sous toit à La Mansart, couvert eu bardeau peint couleur ardoise, quatre chambres. Le long du côté nord et en appentis se trouvent la cuisine et un petit bâtiment servant à tous usages.
En sortant de la maison, M. Rolland dit à M. Girard : ma ferme n'est point très grande et elle est loin d'être aussi luxueuse et aussi bien bâtie que beaucoup de fermes environnantes ; mais cependant elle me sulïit, car tout en évitant de trop grosses dépenses souvent inutiles, j'y ai réuni toutes les commodités qui me sont nécessaires.
De la cour où nous sommes vous pouvez avoir un aperçu de l'ensemble de ma propriété.
La terre forme un carré parfait de 800 mètres de
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côté; elle esl entourée d'une clôture <mi poteau <l< chêne plantés de trois mètres en trois mètres et sur Lesquels courent de trois à cinq Bis de fer barbelés. Le parc à vaches, le parc à loin, l'enclos des porcs et Le jardin sont aussi fermés par des barrières. Approchons-nous de celle-ci. Voyez comme elle est construite : elle dessine sur le sol une ligne brisée dont les angles sont alternativement saillants et rentrants, dont les côtés ont de deux mètres et demi à trois mètres et dont les sommets sont marqués par les pieux verticaux qui soutiennent le tout ; cette forme donne de la solidité. Chaque pièce est faite de deux piquets de saule, entre les pieds desquels une grosse pierre sert d'appui à la première des perches en tremble placées transversalement d'un pieu à l'autre, qui forment les faces de la barrière et dépassent légèrement les pieux en s'y croisant avec les perches voisines.
Revenons près de la maison; elle est, comme vous pouvez en juger, à deux cents mètres environ de la route. Sa forme n'a rien de recherché : elle est rectangulaire. L'extérieur est peint à la chaux. au moins une fois l'an et plus souvent deux fois, au printemps et à l'automne.
Retournez-vous maintenant : voyez ce bâtiment placé à trente mètres de la maison : il contient la fromagerie et la chambre où on laisse le fromage avant la vente.
Regardez à votre gauche, le long du parc aux vaches et sur les bords d'un gros bosquet, vous apercevrez une suite de bâtiments : ce sont l'écurie, l'étable aux vaches et la porcherie.
A ce moment MM. Rolland et Girard virent, précédant Léon et sa mère, Madeleine qui accourait vers eux en criant : Papa, j'ai vu un moulin à vent et des sangliers dans une étable !
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— Peste, ma fille ! tu as fait là une belle découverte !
— Pas du tout, réplique M. Rolland, elle a parfaitement raison. Seulement le moulin à vent, au lieu de moudre du blé, comme en France, sert à élever, du puits sur lequel il repose, Peau nécessaire à la maison et aux animaux. Voyez : on l'aperçoit d'ici. Quant aux sangliers, ce sont des porcs de race anglaise, entièrement noirs, ce qui a fait la méprise de Madeleine ; leur croissance est plus rapide que celle des porcs blancs. Si vous avez bien regardé partout, Madeleine, vous en aurez vu aussi de rouges et jaunâtres, race anglo-américaine, également précoce. Allez donc aussi les dénicher.
Et \c3 deux enfants départir en riantà la recherche.
\[mc Girard ayant rejoint son mari et M. Rolland, tous trois visitèrent ensemble les dillérents bâtiments de la ferme.
M. Rolland leur expliqua d'abord le système qu'il avait adopté : De mai en octobre, je fabrique le fromage canadien et d'octobre à mai, je fais du beurre. Comme généralement le beurre atteint son plus haut prix de décembre à mai, je m'arrange pour que la plus grande partie de nies vaches Laitières vêlent en décembre ou janvier au plus Lard. De cette manière je gagne une plus grande quantité de lait pour faire le beurre et lorsque je recommence à fabriquer le fromage, mes jeunes veaux sont assez forts pour se passer de lait doux et vivre sur la jeune herbe et le petit lait de fromage. De la fin du fromage au vêlage des vaches, le peu de beurre que je fais, puisque la plupart des vaches sont alors taries, me constitue une réserve pour la maison. De janvier à mai, je vends mon beurre à Winnipeg et je n'en ai jamais assez au gré de mon marchand. Je n'ai aucune dillicullé égale-
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ment à rendre mon fromage et je me trouve vi l>i«*n de ma méthode que je ne veux pas en changer. Tous mes voisins n'agissent j>;is ainsi et beaucoup préfèrent vendre leur lait et leur crème a des
sociétés coopératives.
Entrés dans la fromagerie, M. Rolland leur lit voir les instruments servant à la fabrication «lu fromage : le bac, le générateur à vapeur pour chauffer le lait, les couteaux pour diviser le caillé, les moules, le couteau à fromage et les presses. Dans un appartement voisin, il leur montra Les fromages déjà faits et qui attendaient leur maturation pour être vendus. Dans un coin de ce bâtiment se trouvait le séparateur, instrument inconnu de Mme Girard et qui paraissait l'intriguer fortement.
— Gomme vous allez être fermière, lui dit M. Rolland, je suppose que vous tenez à connaître ce qui viendra spécialement sous votre direction. Tous les matins, aussitôt après la traite, un engagé fait le fromage ; vous pourrez de temps en temps venir voir comment il procède et apprendre également les soins qu'il faut donner aux fromages faits jusqu'au moment de la vente. Il est rare qu'on fasse le fromage le dimanche et les deux traites du samedi soir et du dimanche matin servent à faire du beurre pour la maison. Samedi soir vous aurez donc l'occasion de voir fonctionner l'instrument qui vous préoccupe et vous constaterez vous-même, qu'en moins d'une heure il séparera le lait de vingt vaches, c'est-à-dire qu'il mettra toute la crème d'un côté et le petit lait d'un autre.
Le séparateur est assez coûteux, mais d'une grande utilité, on économise du temps ; le rendement de la crème est plus considérable et enfin point n'est besoin de cette armée de terrines qui encombrent les laiteries de France et nécessitent
tant de place, de nettoyages, de soins et de travail.
De môme que je donne aux jeunes veaux le petit lait tout Irais et mousseux à la sortie du séparateur, quand ces deux petits laits sont aigris ou en trop grande abondance, je les donne aux porcs.
Voici le parc aux vaches ; depuis la sortie des établis jusqu'aux froids, c'est là quelles passent la nuit. On ne les trait que deux lois par jour, le matin avant le départ pour la prairie et le soir à leur rentrée. Le fromage est fait avec les deux traites du soir et du matin. Quand je fais le beurre, le lait est séparé immédiatement après chaque traite et alors qu'il est encore tiède.
Mon écurie, vous le voyez, ne diilëre pas beaucoup de la plupart des écuries de ferme de France.
Quant aux étables à vaches que voici, elles ne sont, à proprement parler, qu'une succession de petites étables séparées chacune par un couloir, le tout sous une même couverture. Une porte donne accès à chaque étable. Les bêtes sont sur un pontage et alignées de chaque côté de la porte, leurs têtes faisant face au couloir. Tous ces couloirs ont accè par une petite porte au parc au foin, que vous voyez en arrière des étables, ce qui permet de remplir facilement de foin ces couloirs, qui servent également de râtelier aux animaux.
On charrie le foin de la plaine au parc pendant l'hiver, mais il est toujours prudent d'en avoir sur la ferme une provision suffisante pour les jours où le charriage est impossible par suite de vent ou de tempùte.
Cet appentis que vous voyez contre un côté des étables est le poulailler. Une partie du mur de séparation est à claire-voie, ce qui permet à la chaleur des étables de chauifer assez le poulailler, pour empêcher les poules de geler.
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Voilà la porcherie el les prétendus sangliers de
Madeleine. Elle n'avait pas vu les porcs roui:'
probablement parce qu'ils se trouvaient alors dans
ce petit parc adjacent à leur ('table et qui va se perdre dans le bosquet.
Avant de rentrer, allons maintenant faire un tour au jardin : auprès de la maison Le jardin d'agrément et plus loin le potager.
Vous paraissez étonnée, Mme Girard, de l'emplacement pris par les pommes de terre, qu'on appelle ici : patates. Je dois vous dire qu'on en fait au Manitoba une énorme consommation. C'est le légume favori et qui exclut presque tous les autres dans la plupart des maisons. Pas un engagé ne trouvera son repas bon s'il n'a pas quelques patates à se mettre sous la dent. Une très grande partie des fleurs et légumes de France poussent bien ici. Ce n'est pas tant l'hiver qui est à craindre pour le jardin que le dégel et le regel du printemps.
— Gomment appelez-vous ces jolies fleurs? demanda Madeleine.
— Des sweet peas (pois à fleurs), c'est une des fleurs favorites des Anglais et des Américains, et il y en a des variétés innombrables. Voici des groseillers à fruits rouges et blancs. Gomme fruits à confitures je ne cultive qu'eux dans mon jardin, les fruits sauvages se trouvant presque partout ici en grande quantité. On les désigne sous le nom de petites graines et ils sont excellents pour faire des confitures et gelées. Je m'en sers même pour faire du vin en y ajoutant du sucre et des carrants (raisins secs). Entrons dans ce petit bois voisin, je vais vous en faire voir quelques-uns. Voici :
1° Les petites poires (saskatoon) de la grosseur d'un grain de raisin, elles sont savoureuses à manger quand elles sont bien mûres.
2° Les cerises, moins grosses que nos merises, très bonnes pour la gelée, on en fait aussi une excellente liqueur ressemblant au kirsch.
3° Les cerises à grappes, très amères et du goût de peu de personnes.
4° Les groseilles à maquereaux, de la grosseur d'un petit pois. Elles font une bonne confiture très acidulée.
5° Le cassis de la grosseur de celui de France, mais moins parfumé.
G0 Les framboises, aussi grosses et aussi exquises que celles de Normandie.
7° Les pembinas, fruit bon pour les confitures et les gelées.
8° Et les noisettes à peu près pareilles à celles des vieux pays.
— Alors, il n'y a pas de fraisiers ici ? demanda Madeleine.
— Regardez donc à vos pieds, mademoiselle, il vous sera dillicile de faire un pas dans le bois sans marcher sur un fraisier. Dans cette partie du Manitoba les fraisiers foisonnent au bois et même en plaine ; seulement la saison est maintenant passée. J'aime beaucoup les fraises mais je suis de l'avis d'un de mes voisins qui dit que c'est le diable à cueillir. C'est en ellet plus tôt l'ouvrage d'enfants que de grandes personnes. Tous ces petits fruits ([ne je vous ai montrés mûrissent successivement pendant la période des foins et si vous restez ici encore quelque temps, on chargera Léon et Madeleine d'en faire la cueillette.
La promenade si; termina par une llànerie dans le jardin d'agrément, ombragé au sud-est par de magnifiques sapins. Ils donnaient à ce coin de terre un cachet de majestueuse élégance qui plut beaucoup aux époux Girard. « Ces arbres, dit M. Roi-
30 l'àisawci QUI VIENT
land, sont assez rares dans la partie du Manitoba où
nous sommes ; ma propriété leur doit, avec son nom, un aspect particulier qui n'est pas sans charme et sans beauté. »