CHAPITRE IV
Proposition de M. Rolland ; cette offre est acceptée par M. et M1"' Rolland
Le souper fut animé. Tant d'impressions toutes neuves avaient frappé les sens et l'esprit des immigrants que les réflexions et les questions se succédaient ou se croisaient sans cesse.
Gomme l'on parlait du village : « Mais, demanda M. Girard, s'appelle-t-il Les Trembles, comme la station ?» — « Non, répondit M. Rolland ; la ferme, le village et les environs constituent une petite municipalité rurale du nom de Vaitquelin. Vauquelin est l'un des nombreux héros qui se sont signalés pendant la guerre de Sept ans pour conserver le Canada à la France. Il commandait la flottille qui, sur le St-Laurent, convoyait les approvisionnements de l'armée de Lévis ; attaqué, avec son vaisseau YAtalante, par des forces supérieures, il ne cessa de tirer que lorsque la poudre manqua, mais il n'amena pas son pavillon. Les frégates*ennemies continuèrent leur feu. Enfin on le somma ou de se battre ou de se rendre : Yauquelin répondit que s'il avait eu des munitions il n'aurait pas attendu cet avis pour lutter encore, et, quant à son pavillon, qu'il avait l'habitude d'abattre celui de l'ennemi, non le sien. » Ce fier épisode suscita l'admiration de tous et amena la conversation sur l'histoire du Canada que M. Rolland connaissait à fond et qu'il racontait d'une manière vive et imagée. Après le souper, les entants, fatigués d'avoir couru de côté et d'autre toute la journée, se retirèrent de bonne
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beure : et, dans leait rêves, passèrent à travers des
paysages étranges et grandioses, des faces cuivrées de sauvages féroces, des figures mystiques et émaciées de missionnaires, de rudes ou expressives physionomies de soldats ou d'explorateurs.
Puis M. Rolland et M. et Mme Girard se mirent à parler de leurs projets :
— J'ai fait part à ma femme, dit M. Girard, de notre conversation de ce matin et, comme je le supposais bien, elle est de mon avis. Ainsi nous comptons sur vous pour nous apprendre comment il faut commencer notre apprentissage de colons. — Merci de votre confiance que j'espère mériter. De mon côté, j'ai réfléchi. Je vous ai déjà dit que, pour réussir au Manitoba, il fallait avoir l'expérience du pays et se conformer à ses méthodes, usages et habitudes : je dois ajouter que la connaissance de la langue anglaise est sinon impérative, du moins très utile, et constitue dans tous les cas un avantage sérieux pour celui qui la possède.
Je ne parle pas du travail, de l'ordre et de la sobriété, indispensables en tout pays, puisque je sais que vous avez ces qualités. Il est bon de vous apprendre aussi que la loi fédérale de la Puissance ne fixe pas de délai au colon pour choisir le homestead auquel il a droit. Il est donc inutile de se presser, et je dirai même qu'il est beaucoup plus sage d'acquérir d'abord une connaissance sérieuse de la contrée où l'on a décidé de s'établir. Quant à vos capitaux, ils seront bien suffisants ; beaucoup ont réussi qui ne les avaient pas, mais, avec eux, vous progresserez plus vite.
Le ménage que j'emploie en ce moment, l'homme aux travaux extérieurs et la femme comme ménagère et cuisinière, va me quitter la semair.^ prochaine. Un autre ménage s'est offert la veille de
votre arrivée, mais j'ai réservé ma réponse, voulant vous voir auparavant, et maintenant, comme compatriote et ami, je vous donne la préférence.
— Nous acceptons avec plaisir votre olïre si obligeante, répondit Mmc Girard.
— Dans ce cas, voici le plan que je vous propose et que, bien entendu, vous êtes libre d'accepter ou de refuser. Mme Girard s'occupera de la maison et de la cuisine, ce qui ne l'empêchera pas de s'initier à la fabrication du beurre et du fromage, et M. Girard m'aidera dans tous les travaux de la ferme, de manière à étendre son expérience. Au commencement des battages, je placerai M. Girard chez un Anglais de mes amis, qui exploite une grande ferme à céréales et est de plus entrepreneur de battages. De cette manière, vous aurez l'occasion, tout en gagnant de gros gages, d'étudier les fermes à blé. Vous vous initierez un peu à la vie anglaise, à La manière de faire la vente et la livraison du blé aux élévateurs et vous apprendrez quelques mots anglais.
A la (in des battages, vous reviendrez passer l'hiver avec nous, et au printemps, comme vous aurez déjà quelques connaissances de l'élevage et de la culture, vous déciderez si vous voulez acheter ici un coin de terrain et faire bâtir maison et étables, ou si vous préférez acheter ailleurs ou aller plus loin vous installer sur un homestead. En procédant ainsi, loin de toucher à vos fonds, vous les augmenterez, car j'entends payer le temps de votre femme et celui pendant lequel vous travaillerez pour moi. Enfin, à la rentrée des classes qui a lieu le lrr septembre, j'enverrai Léon et Madeleine à l'école publique et gratuite du village, pour y suivre le cours d'anglais et compléter leur instruction générale.
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— Vous êtes trop bon, s'écria M. Girard et nous acceptons toutes vos propositions.
— Allons, affaire entendue et conclue. Jusqu'au départ de mon ménage vous êtes libres d'agir à votre guise. Profitez de ces quelques jouis pour vous reposer, vous distraire et visiter avec vos enfants le village et les environs. A propos, samedi soir s'ouvre un bazar à l'école communale, dont le produit doit faire face aux embellissements projetas de l'église ; si vous le voulez, nous irons tous y passer quelques instants. Cela amusera les enfants et même Mme Girard, qui aura ainsi l'occasion de jeter un coup d'œil sur les toilettes des dames et demoiselles de notre village.