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CHAPITRE V

Visite au presbytère — Achats au magasin — Le bazar

Le samedi, dans l'après-midi, M. Rolland, M. et Mme Girard et les enfants se rendaient au village.

Ils allèrent d'abord au presbytère. C'est une vaste construction en pierres brutes, à deux étages, en forme d'équerre, avec toit mansarde que l'on appelle ici le toit français. Une galerie entoure le rez-de-chaussée, à l'est et au sud. Les fenêtres, comme partout au Manitoba, sont à guillotine. « Les fenêtres à la mode de France, fit observer M. Rolland, de même que les portes à deux battants, ne se voient que dans les maisons riches ». A l'entour, un jardin ombragé au nord-ouest par une belle futaie d'érables et de trembles propice à la méditation.

M. Rolland présenta les nouveaux colons à M. le curé qui leur fit un charmant accueil. Grand et fort, le révérend Boussard a la physionomie souriante et ce je ne sais quoi de primesautier dans le geste et dans la parole qui rompt de suite la glace et invite à la confiance. Ancien aumônier d'un régiment de chasseurs, il a cédé aux sollicitations de quelques anciens soldats et officiers établis à Vauquelin et repris auprès d'eux sa place d'ami et de pasteur.

— « De quelle province êtes-vous ? » demanda-t-il à M. Girard.

— « De la Normandie. »

— « Moi je suis de la Bretagne. Nos provinces sont limitrophes. Ici. nous serons encore voisins,

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car j'espère bien que vous resterez parmi nous. Comment trouvez-vous le Manitoba? »

Et la conversation s'engagea sur la contrée, son aspect, sa culture. L'abbé Boussard, à ce propos, appuya quelques-uns des excellents conseils déjà donnés par M. Rolland, citant l'exemple de celui-ci et de celui-là, qu'il avait connus. Il se mit enfin à la disposition de M. Girard s'il pouvait lui rendre service.

— ce Merci bien, M. le Curé », répondit ce dernier. Et l'on prit congé, en se donnant rendez-vous le

soir même au bazar.

Mme Girard ayant quelques petites emplettes à faire, on se rendit au magasin général (store), où l'on vend épicerie, mercerie, etc., et qui est tenu par un Anglais.

— « Parle-t-on français dans ce nagasin?» demanda Mme Girard à M. Rolland.

— « Oui, Madame. Et c'est bien naturel. Dans les grandes villes de France on lit sur de nombreuses devantures « english spoken b. Pourquoi? Parce que une bonne partie de la clientèle, clientèle de passage le plus souvent, est de langue anglaise. Or, ici, la plupart des habitants parient français. Comme les commerçants sont faits pour les clients et non les clients pour les commerçants, la conclusion s'impose. Je dois avouer cependant que, dans beaucoup de villages tels que le nôtre, le marchand, s'il est anglais, ignore superbement notre langue dont il ne fait pas plus de cas que du chinois ou du turc ; mais la faute en est uniquement à l'indifférence d'une population apathique. Lorsque notre homme est venu s'installer à Vauquelin, il fut informé qu'il recevrait un bon accueil si l'on trouvait chez lui à qui parler français, mais que, dans le cas contraire, une vive concurrence lui serait aussitôt suscitée.

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C'est un ancien officier, M. de Beaumont, qui, au nom d'une soixantaine de familles, lui donna cet avis. Le marchand, M. Morris, se déclara prêt à satisfaire sa future clientèle ; il prit un commis canadien-français et, au bout de peu de temps, baragouinait lui-même fort convenablement notre langue. Il est charmant : le voici.

En avançant dans la pièce où se trouvaient plusieurs acheteurs, nos amis aperçurent le propriétaire, à la face épanouie et à la panse bien rebondie, qui se pavanait derrière un comptoir avec toute la (lignite d'un ministre.

Les achats de Mme Girard terminés, on alla souper à T « hôtel » du village. Car vous pensez bien que la plus modeste auberge devient « hôtel » dans le Nouveau-Monde ; mais, comme il faut bien conserver dans le langage les distinctions qui sont dans les choses, les hôtels sont de première, de deuxième ou de troisième classe, comme nos wagons de chemin de fer. L'hôtel de Yauquelin est tenu par un Anglais, M. Timmons, qui est en même temps loueur de voitures et éleveur de chevaux.

Pas d'enseigne au-dessus de la porte. La maison, semblable aux autres maisons du village, mais de plus grandes dimensions, est comme elles éclairée au pétrole. Dans la salle à manger, où sert une j'Hine fille, nos convives reçoivent sur leur demande des serviettes grandes comme des mouchoirs de poche. Le repas est d'un prix modique, 1 fr. 25. Tandis que défilent sur de vastes assiettes une viande rôtie, des patates rissolées dans le beurre, de la tête de fromage (pâté de hure), des œufs, des confitures et des tartes, le tout arrosé de l' indispensable thé. la conversation s'engage. M. Rolland demande à Mmc Girard si elle est contente de ses achats.

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I Oui, ils m'ont même COÛté moins cher que je ne pensais ; mais votre commerçant m'a para à peine poli, i

— « Si, il est poli, mais j'avoue qu'il est rarement aimable. Je vois qu'il a fait mauvaise impression sur vous ; mais vous changerez d'opinion lorsque vous saurez qu'il est d'une grande honnêteté commerciale. Si vous envoyez vos enfants faire des commissions, ils seront aussi scrupuleusement servis que si vous y alliez en personne. Il est toujours prêt à reconnaître une erreur et a enfin l'intelligence de se contenter d'un petit bénéfice, ce qui assure son succès. Rappelez-vous que nous ne sommes plus en France, et il se passera encore bien des années avant que vous entendiez ce commerçant anglais vous dire : Et avec cela, Madame ? »

Il était près de huit heures, quand on arriva à l'école publique où se tenait le bazar.

Tout autour de la grande salle se dressaient di lierentes tables chargées respectivement d'objets à vendre pour 0 fr. 25, 0 fr. 50, 1 fr. 25, 2 fr. 50 et 5 francs.

On y voyait aussi une roue de fortune, un comptoir de fruits et bonbons, un autre de cigares, cigarettes, pipes et tabacs, diverses loteries et enfin dans un coin se trouvait une petite buvette, où l'on ne vendait que des boissons de tempérance.

Tous ces comptoirs étaient tenus par des jeunes filles.

— Je vais vous expliquer, dit M. Rolland à Mme Girard, en la faisant asseoir sur un banc, comment, en général, s'établissent les bazars, qui ne sont tolérés que pour des œuvres de charité, ou pour venir en aide, dans ce pays encore neuf, à des dépenses d'ordre religieux.

Le curé désigne comme candidates, deux jeunes

filles, quelquefois trois, honorablement connues dans la paroisse. C'est d'elles que dépend le plus ou moins de succès du bazar.

Si les Métis et les Canadiens dominent dans la commune, on choisira une jeune fille canadienne et une jeune fille métisse ; si, au contraire, les Canadiens et les Anglais sont les plus nombreux, on nommera une Anglaise et une Canadienne, de manière que toujours les deux plus fortes nationalités de la paroisse soient représentées.

Dès qu'elles sont nommées, deux ou trois mois avant le bazar, les candidates entrent de suite en campagne, visitent leurs amis et connaissances du village et des environs, et quêtent en se faisant aider par des compagnes.

Elles reçoivent des offrandes en argent et en nature, ces dernières sont mises par elles en loterie ou vendues à leur compte pendant le bazar.

Toutes les recettes qu'elles font avant et pendant le bazar sont portées à leur actif et celle qui recueille la plus forte somme est proclamée Lauréate le soir de la clôture du bazar et reçoit en récompense, du curé, une montre, une chaîne, une bague, une broche, etc.

La candidate malheureuse reçoit également une récompense, mais un peu moins importante.

Chaque parti veut voir sa candidate gagner et l'on fait des sacrifices pour atteindre ce but.

Afin d'augmenter les recettes, d'autres jeunes lilles vendent ou mettent en loterie pendant le bazar des objets confectionnes par elles ou donnés pour le compte commun.

Enfin, des dames mariées tiennent à coté du bazar un petit restaurant où les visiteurs qui demeurent loin peuvent trouver le dîner et le souper à des prix

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raisonnables. Les bénéfices de ce restaurant sont également au profit de l'œuvre.

Le bazar qui dure ordinairement de denx à huit

jouis est ouvert toute la journée; mais c'est 1<- soir qu'il y a plus de monde et qu'il est le plus intéressant. Vous voyez plusieurs jeunes gens s'arrêter de préférence à certains comptoirs, ce sont les cavaliers des jeunes filles qui les tiennent. Ici, toute jeune fille qui n'a pas un cavalier, c'est-à-dire un jeune homme pour l'accompagner dans une l'ête, un piquenique et la promener en voiture, se croit déshonorée. Parfois, il se fait des changements, mais souvent on reste fidèle l'un à l'autre et cela se termine par un mariage.

Eh bien ! ces cavaliers, sous peine de passer pour des pingres et de perdre l'amitié de leurs blondes, (qui, par parenthèse, sont presque toujours brunes) doivent faire marcher leur petit commerce, c'est-àdire pousser les enchères, prendre force billets de loterie et acheter le plus possible.

Les candidates ont également leurs cavaliers qui travaillent pour elles et cherchent à y intéresser tous leurs amis. J'oubliais de vous dire que les candidates tiennent également chacune un comptoir et que toutes les difficultés qui peuvent survenir sont tranchées par une dame mariée qui a été nommée présidente du bazar.

De cette manière, le bazar qui finirait par devenir monotone et même ennuyeux, devient au contraire excitant. Chaque parti se bat à coups de dollars pour assurer la victoire de sa candidate.

Plus le bazar approche de sa fin, plus la lutte est vive. On ne sait pas exactement ce que chaque candidate a déjà en caisse ; parfois la différence n'est pas grande et qui sait si quelques dollars de plus d'un côté n'y amèneront pas la victoire.

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Allons, maintenant, M"1C Girard, il faut aller avec votre mari faire un petit tour aux comptoirs. Lt )S demoiselles de comptoirs et même les candidates vont essayer d'accaparer votre mari, veillez sur lui, car il y a ici des petites canadiennes qui ont des yeux bien captivants !

Un dernier conseil : laites comme moi, distribuez vos dépenses à peu près également entre les deux candidates; c'est le meilleur moyen de ne point se faire d'ennemis. Au revoir, ne vous faites pas trop plumer ! Tenez, M. le Curé vous appelle. Bonne chance ! Je vous quitte et vais avec les enfants tirer aux loteries. Cela les amusera et moi aussi, en nie faisant croire un moment que je redeviens jeune.

Il était près de minuit quand on regagna la ferme ; tous satisfaits de leur journée, surtout les enfants qui rapportaient quantité de jouets, bonbons et fruits, dus à la générosité de INI. Rolland. Le ciel était pur, tout parsemé d'étoiles étincelantes ; la forte et grisante senteur des foins parfumait l'air, et, dans le calme exquis de la nature assoupie, c'est à peine si le silence était troublé à de longs intervalles par les cris des eoyottes sortant des bois, ou par les mugissements éloignés des taureaux rassemblant leurs vaches.

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