CHAPITRE IV DANS LA BATAILLE
A. — \La vallée en armes.
(septembre 1914.)
Je l'ai revue, cette vallée de l'Aisne qui vient d'ajouter, à tant de souvenirs, une page qui sera l'une des plus belles de 1 histoire du monde. J'étais anxieux de savoir comment elle s'était aménagée pour encadrer l'héroïsme de nos soldats : elle est magnifique !
Quand nous débouchâmes, la brume traînait encore sur la rivière; on entendait le canon gronder au loin d'un son mou, comme à travers de l'ouate. Soudain, le rideau se déchira; le soleil parut, et, d'un rayon froid, illumina toute la contrée. Et de la colline où nous étions, la vallée, peu à peu découverte, déroulait un spectacle grandiose et militaire.
Nos regards se portèrent d'abord sur l'autre versant, au haut de la falaise à pic, où nous cherchions les toits familiers. On eût dit le mur d'une forteresse crénelée, et, — pour compléter l'impression, — audessus, dans le ciel bleu, s'élevaient, de temps en
temps, les flocons blancs des artilleries lointaines tirant sur les avions à intervalles réguliers.
La vallée, dénudée et de lignes sobres, s'était mise, elle aussi, en état de guerre : elle avait perdu sa bonhomie souriante, mais comme elle était plus belle en sa gravité mâle 1
Les arbres coupés, les champs ridés, non par les roues des chariots paisibles, mais par celles des canons et des caissons, les chevaux de la cavalerie au piquet et faisant la jolie tache blanche qui relève le pimpant uniforme des chasseurs d'Afrique; les avenues, les bois occupés; sur les routes, les patrouilles, les pelotons en marche; le défilé interminable des convois à la Kipling, avec les hommes en kaki, fumant la pipeau dodelinement des cahots; parfois, dans les champs, les rangées de tombes où les héros inconnus dorment côte à côte sous la croix improvisée fleurie du petit drapeau tricolore : partout, c'est une animation silencieuse et résolue.
Du fond de la vallée, montent, en longues spirales, les fumées des pailles où brûlent les chevaux morts, et plus haut, .très +iaut, comme un épervier perdu dans le ciel, un aéroplane allemand plane, décrivant de grands cercles et surveillant la contrée.
Après avoir passé le pont « des Anglais » à VillcrstEuilly, nous avons pris le chemin en zigzag qui conduit au haut de la falaise. Nos troupes l'ont, heureusement, conquise du premier bond : elle a senti à peine le pied de l'ennemi en fuite; mais on dirait que, de l'avoir perdue si vite, il prétend se venger, car il canonne, et ses obus viennent sans cesse érafler le rebord où le vieux village reste accroché parmi les ruines.
Haxotaux.
Dans /a tranchée, avec le général D. , le jour de la prise de Vailly.