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PENDANT LA GUERRE

L'Histoire ell'Epopée diront la gioire des soldais; serait-il juste qu'elles laissent dans l'ombre les souffrances des populations civiles toujours renaissantes et toujours frappées.

De Dunkerque à Belfort, les populations civiles,, sur une bande de territoire, large d'au moins, trente kilomètres, bordant la ligne de bataille, ont tout vu, tout subi, tout souffert,... et elles tiennent.

Le lieu de leur séjour est, pour ainsi dire, tabou. Personne ne peut y pénétrer, personne ne peut en sortir, — sauf dispenses tellement rares et entourées de telles précautions, qu'il est presque inutile d'en parler. D'ailleurs, les moyens de locomotion manquent; pas une automobile, par une voiture digne de ce nom; quelques haridelles et quelques charrettes ; des cabriolets et des tape-cul qu'aurait décrits Balzac. Voitures d'enfants, voitures à bras, voitures à chien, tout roule et roule tout. La civilisation a remonté le cours des temps; on vivait, sans doute, comme cela au moyen âge.

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Nos gens ont plié leurs âmes, comme ils courbent le dos sous le poids de la destinée. Ils acceptent. A lintérieur de la zone, de bourg en bourg, de village à village, les communications sont à peu près interdites : tout visage nouveau est suspect. Chacun vit chez soi, pour soi. Au creu.x des vallons, à la queue des bois, au rebord des crêtes, les villages, les hameau.K. les fermes, les chaumières sont accroupis, terrés, sans perpectives, sans issue, sans ressources. Les champs sont on friche : l'horloge est arrêtée ; les cloches ne sonnent plus.

Pourtant, en cette vie restreinte, étouffée, le pouls bat encore. Des vieux, des femmes, des enfants restent groupés autour des foyers noirs. L'homme est parti, tué, « disparu » (oh! le mot cruel). La guerre s'est installée. On ne se demande même plus si elle finira et comment elle finira. Au cœur vide comme au foyer, on garde l'espoir sous la cendre et l'on attend.

Quand ils voient arriver quelqu'un qui n'est pas de la guerre, ces civils s'étonnent : « — Gomment, vous voilà! Vous êtes venu ? Et savez-vous qu'il ne fait pas bon ici ? — Vous y êtes bien, madame ! — Moi, ce n'est pas la même chose'.... » Ce n'est pas la même chose!... Elle a perdu son fils aux premiers jours de la guerre. Elle n'a eu de cesse de savoir si c'était vrai et comment cela s'était passé. Maintenant, elle sait ; elle a reçu la médaille, la montre et les pièces d'identité. Ses vieux parents sont près d'elle. Elle les garde. On lui a confié « l'administration » du village; car les maires et adjoints sont mobilisés ou morts. C'est elle qui écrit les paperasses. Et elle en écrit, des paperasses ! Sa robe noire va et vient parmi les décombres ; elle distribue les rares se-

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cours, apaise les querelles, reçoit les plaintes et parfois les insultes (car ils n'ont pas renoncé à leiirs passions, nos gens, et les jalousies, les récriminations, les accusations pour une paire de bottines ou une livre de sucre, s'élèvent, âpres, entre deux canonnades). Elle écoute et elle passe.

De quoi vit-elle? Je ne saurais le dire. Sans doute de quelques légumes que les vieux ont fait pousser entre les trous d'obus et qu'une patience inlassable a défendus contre les intempéries des saisons et contre le piétinement de la guerre. Beaucoup sont partis trouvant, à la fin, cette vie insupportable : elle ne s'en ira pas. Récemment, elle écrivait : «... D'après une note parue il y a quelques jours, on invite la population à quitter la commune, sans la forcer; il est probable que l'on fera évacuer les jeunes enfants à cause de certains gaz très dangereux. L'armée met des voitures à la disposition des habitants quittant le pays et les conduit à destination. Je reste toujours ci mon poste, et je ne partirai que contrainte... »

A son poste... à son poste de Française. Elle n'a aucune fonclion, aucun titre, aucune qualité officielle ou autre, pas même, sur le bras, une croix rouge d'ambulancière. L'ad-mi-nis-tra-tion, qui l'accable de sa corresi)ondance vaine, l'ignore. Elle reçoit les lettres adressées « à M. le maire de la commune de... ». Et elle répond en signant ; « Le maire : illisible. » De son état, elle était couturière. Elle s'est mise au courant des papiersjaunes, bleus ou verts ; elle s'est initiée au grimoire des réquisitions ; elle défend ses « administrés » et comparait pour eux devant le juge de paix. Elle tient l'école, assigne les logements, distribue les avis du percep-

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teur (car le percepteur ne chôme pas et réclame les contributions) : elle tient aussi (grande affaire!) les cartes : cartes de charbon (sans charbon), cartes de sucre (quand il y a du sucre), cartes de pain. Elle est là quand le boulanger arrive. Car le boulanger — autre héros — monte la colline trois fois par semaine, parmi la canonnade et les gaz asphyxiants.

Quand une lettre ofBcielle arrive, annonçant la mort d'un soldat après de longs mois d'attente, c'est encore elle qui porte la nouvelle avec la miche de pain, et elle trouve, dans son cœur de mère, les paroles qu'il faut pour consoler les mères.

Tout de même, on avait besoin d'une municipalité. « Ce n'était pas régulier », n'est-ce pas ? La loi du 5 avril 1884 (art. 12, 16, 42 et 77, et cire, du 15 mai 1884) était violée. Qu'est-ce que l'on dirait, si l'on apprenait à Paris tout ce ménage?

Parmi les maisons ruinées, au bout du village, on retrouva un vieux conseiller municipal de quatrevingt-deux ans. On le « bombarda » maire : — le mot est de saison. Tout fier, il remercia; il signerait tout ce que l'on voudrait, pourvu que d'autres fissent la besogne.

La première fois qu'on lui apporte la signature, il prend sa plume et il se met à signer. Il signe, signe, signe. Il signe en haut, il signe en bas, à droite, à gauche, hors du texte, dans le texte. On lui arracha les papiers. Il était devenu fou en signant. Les honneurs lui avaient tourné la tète...

De ces gens, restés vaillamment au pays, on ignore tout ou presque tout. La population civile vit dans un calme douloureux, attendant, les poings fermés et les yeux inquiets, l'heure delà délivrance.

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Je l'ai vue, gltée, comme jadis ses ancêtres, aux cavernes de la falaise ; elle en sort quand le jour tombe et que la canonnade cesse, pour aller aux provisions; on se transmet le feu de foyer à foyer; on se partage le pain quand lartillerie ennemie n'a pas accueilli, d'un « tir de barrage », la carriole du boulanger. Parfois un obus tombe et perce un toit, crève un mur. La cave sert, un instant, de refuge. Et puis, on redevient insouciant du danger et la vie normale reprend sous cette vie redoutable que crée, pour ces contrées, l'éternelle menace de la guerre. Est-ce un atavisme, une résignation inconsciente ? N'est-ce pas quelque chose de plus noble, la puissante attache à la terre qui n'est rien autre chose que l'amour de la patrie dans sa forme la plus immédiate, la plus forte et la plus tenace ?

Un des maires de ces villages tant éprouvés de la vallée de l'Aisne m'écrivait :

Blanzy, le 4 mars )9lo.

A Monsieur Gabriel Hanotaux, Paris.

Le canon gronde au-dessus de Pargnan dont j'aperçois, au premier plan, voire maison dévastée ; plus loin ce sont les ruines de la Tour de Paissy et à l'horizon les fumées des canons et les éclairs des éclatements. Je pense à ma rencontre avec vous sur ces hauteurs, à l'éloge que vous avez eu l'amabilité de me faire, de ma vaillante fille, votre fermière, M"" Graux. Les plus vaillants soldats n'ont pas tenu mieux, puisqu'elle a quitté, avec les derniers, ses murs écroulés. Le général Muteau, qui s'y connaît en fait de bravoure, a fait son éloge.

Quand, aux derniers jours d'août, nous arrivaient les flots d'émigrés devançant la vague allemande, que les paysans affolés se mêlant aux Belges s'enfuyaient lamentablement, j'ai dit à mes filles, l'une à Merval, l'autre à la Tour : vos maris sont à leur poste à l'armée, le vôtre est ici.

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Elles sont restées. Elles ont vu les Allemands passer, puis repasser, — seules.

« L'énergie française » consiste-t-elle seulement en activité ? Si dans la passivité il y a aussi de l'énergie française, j'ai pu dans ce cas eu déployer une dose sérieuse.

Quelles angoisses sur le sort de tous les miens depuis le 2 septembre 1 Le jour tombait. Un flot d'Allemands déferle soudain dans le village en masse serrée et en un instant s'étale et envahit tout, des caves aux greniers, guidé par un vieux sous-ofûcier resté trois ans à mon service, en 1900, sous le vocable de Luxembourgeois.

D'autres encore, envahis ou bombardés, sont plus à plaindre ; notre envahissement a duré dix jours. Les Allemands, en se retirant, nous ont laissé leurs morts et leurs blessés, nous enlevant les chevaux, les voitures et tout ce qu'ils pouvaient emporter.

Je suis, depuis six mois, sur la ligne du feu, occupé au plein par l'armée anglaise, puis par l'armée française. Je cherche mon emploi d'énergie française.

J'aperçois le jour de la grande poussée vers le Rhin, je me console en l'espérant ; mais si ce moment devait encore tarder, votre voix, cher grand maître, ne pourrait-elle s'élever puissante et autorisée pour rendre justice aux maires des villes et au modeste maire de village.

Bien franchement, ayant été plus de vingt-cinq ans officier de réserve, je regrette de ne pouvoir l'être encore.

J'ai trois fils, qui font leur devoir sous les drapeaux, dont un blessé. Tous me disent que le poste le plus dur est le mien. Je le crois fermement, quoique je n'aie été ni pris comme otage ni fusillé et que je vous épargne les détails de mes affres.

Veuillez m'excuser de vous avoir un instant distrait à vos travaux féconds, de façon égoïste. Je serais très honoré que notre humble fonction de maire fût mise au point par votre voix si écoutée.

Veuillez agréer, cher grand maître, les remerciements avec les hommages

De votre dévoué, M. Perte.

Cette plainte, cet accent, cette forte sincérité n'ontils pas leur grandeur?

Trois fois, quatre fois. les armées adverses ont

passé sur le pays, raflant tout, ne laissant ni une bouteille à la cave, ni une gerbe aux granges, ni une bête à l'écurie. Depuis la Marne, c'est un perpétuel virage de troupes. Elles vont, viennent, s'en vont, reviennent, et repartent après avoir dévoré tout comme des nuées de sauterelles.

Et depuis 1914, c'est le canon qui tonne, toujours, toujours! A Toreille, on reconnaît l'emplacement de chaque batterie : les « nôtres », les o boches » ; on sait les calibres, on nomme les pièces par les lieuxdits : « le Pré Madelon », les « Cent Pommiers ». la 0 Fosse à Jean ».

Dans le ciel, quand il ferait si bon respirer le frais, c'est le ronflement des avions; et, du même ciel, tombent les fameuses tonnes de projectiles dont parlent les communiqués. Seulement, ce sont les projectiles allemands. « On ne peut plus dormir! »

Et, maintenant, voici les gaz asphyxiants, les obus asphyxiants! On a distribué des masques à tout le monde, aux petits comme aux grands : sur un signal, on les leur plaque sur la frimousse, en interrompant la tartine. Tout le monde couche dans les caves; pauvres lits obscurs, hantés par les rats! La vie reprend aux heures où « l'on ne tire pas »: car la mort a ses heures. Les artilleurs boches prennent l'apéritif: c'est le moment: on va aux provisions.

Il n'y a qu'un danger, comme ils disent, c'est le premier coup d'une série : « Ahl il ne faut pas se rencontrer avec cet obus-là ! Mais dès qu'il est tombé, on est prévenu, on se terre. Tant pis pour ceux qui s'exposent! »

L'habitude est prise. Ils n'ont plus ni peur ni pensée : ils vivent. « — Bonjour: et quoi de nouveau

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depuis Tautre fois ? — Rien ! — Comment, rien ? Et ces trois grands trous, là, dans votre cour ? — Oh ! ce jieslrien.C'esi des abombes» qu'iïs ont envoyées...» Et on parle d'autre chose.

Une bonne vieille avait fait dire que je passe chez elle! « Monsieur, je ne puis plus « supporter ». C'est trop ! mon cœur « m'étouffe ». Je vais mourir. Vous me reverrez pas. Mais, que je vous dise : Mes héritiers, les neveu.K et les cousins, qu'est-ce qu'ils diront, si la vieille est morte sans leur laisser quelque chose ? Ils y comptent bien. J'ai mon magot. Il est là, au fond de mon four. Moi, je n'ai plus besoin de rien : je vais mourir. Emportez-le, mettez-le en lieu srtr. Après la guerre, quand lisseront revenus, vous le leur donnerez. Ils verront bien que la vieille a pensé à eu.x. Il ne faut pas qu'ils soient trop malheureux!... »

Je ne l'ai pas revue, la pauvre vieille maman ; elle est morte entre deu.x voyages. Je garde les papiers... Et les gas qui se battent pour la France savent qu'une vieille de France épargnait sous le feu de l'ennemi, pour qu'ils refassent le pays.

Dans mon village, ils sont quatre-vingt-huit civils,... et ils tiennent.

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